Ce que j’en pense: La grammaire du clan
Par O.A Nadir
À Oran, il existe une science méconnue que ni l’université ni l’Académie algérienne de la langue n’ont osé répertorier : la grammaire du chauffeur de taxi clandestin. C’est un dialecte parallèle, une sorte de poésie improvisée, qui s’invente chaque matin sur le siège avant d’une vieille Renault 19 cabossée. Les clients croient parler arabe, français ou oranais, mais en réalité, ils entrent dans un univers linguistique autonome, où chaque phrase est une énigme digne d’une thèse.
La plus célèbre reste ce classique : “rani nhabess kima rak tebghini.” En traduction approximative, cela pourrait vouloir dire : “Je m’arrête là où toi-même tu ne sais pas encore que tu veux descendre.” Le client, un peu perdu, acquiesce toujours, de peur de passer pour un touriste dans sa propre ville. On a recensé d’autres perles linguistiques, comme “dir khatrak” qui n’est pas une bénédiction, mais une permission déguisée de descendre n’importe où au milieu du trafic. Ou encore “fhem rouhek” qui est à la fois un ordre, un conseil de vie et une menace polie.
Le chauffeur clandestin maîtrise aussi l’art du conditionnel vague. À la question : “On arrive quand ?”, il répond par des formules sibyllines : “Bientôt, inchallah”, “pas loin” ou, pire encore, “rahna ghir hna”, qui peut signifier cinq minutes comme trois quarts d’heure. L’espace-temps se dilue dans sa bouche, et le client, docile, accepte cette relativité linguistique comme une loi naturelle.
Chaque clandestin a son dictionnaire personnel, enrichi de métaphores et de proverbes recyclés. Quand il dit “c’est bouché”, il ne parle pas de la route mais de sa patience. Quand il assure “je connais un raccourci”, il prépare en réalité son passager à traverser trois ruelles improbables et une piste où même Google Maps s’avoue vaincu. Et quand il lance “on partage l’essence”, ce n’est pas une demande, mais un poème sur l’économie souterraine.
La beauté de cette grammaire, c’est qu’elle se transmet uniquement à l’oral. Aucun manuel, aucun lexique ne l’a jamais codifiée. Les clients, sans le savoir, deviennent des chercheurs de terrain. À force de monter et descendre, ils finissent par comprendre les subtilités. Comme en linguistique, l’apprentissage passe par l’immersion. Après quelques trajets, on n’entend plus seulement des mots : on décrypte les intentions, on devine les silences, on apprend que le “hmm” du chauffeur peut vouloir dire oui, non, peut-être, ou “j’ai pas de monnaie”.
À Oran, prendre un taxi clandestin, c’est donc plus qu’un déplacement : c’est un cours gratuit de sémantique appliquée. On en ressort fatigué mais plus cultivé, avec la certitude d’avoir effleuré une langue vivante, mouvante, indomptable. Et finalement, ce jargon étrange, entre poésie, mensonge et philosophie de trottoir, est peut-être la preuve que le dialecte oranais est capable de tout : même de transformer un simple “tu descends ici ?” en expérience métaphysique.