Zoulikha Bouabdellah à Algérie Presse : « Mon art est un espace fertile entre les cultures »

Entretien réalisé par OA Nadir

Née en 1977 à Moscou de parents algériens, Zoulikha Bouabdellah incarne cette génération d’artistes pour qui la création dépasse les cadres géographiques, culturels et esthétiques. Fille d’une historienne de l’art et directrice du musée des Beaux-arts d’Alger, elle grandit au contact direct des chefs-d’œuvre, au cœur d’un lieu où l’art algérien dialoguait déjà avec les grands maîtres européens. Cette enfance, baignée dans la beauté et la curiosité, forge une sensibilité singulière — une manière d’observer le monde à travers la confrontation des symboles et la subversion des certitudes.
Installée en France depuis 1994, après des études aux Beaux-arts, Bouabdellah s’impose rapidement sur la scène internationale. Vidéaste, performeuse et plasticienne, elle est aujourd’hui l’une des figures les plus audacieuses de l’art contemporain féminin maghrébin. Ses œuvres, exposées dans les plus grandes institutions — du Centre Pompidou à la Biennale de Dakar, en passant par la Tate Modern de Londres et le Brooklyn Museum de New York —, interrogent la place du corps, de la femme et des héritages culturels dans un monde en perpétuelle mutation.
En détournant les symboles — La Marseillaise, les voiles, les tapis, les icônes religieuses — elle crée des œuvres où la provocation se transforme en poésie visuelle. Chez elle, l’ironie devient un langage, la beauté une arme et la féminité un espace de résistance.

Algérie Presse : Qu’est-ce qui vous inspire le plus dans vos créations artistiques ?

Zoulikha Bouabdellah : Ce qui m’inspire, c’est la confrontation et le détournement : ce moment où un sens nouveau émerge d’un choc entre deux mondes en apparence opposés. J’aime provoquer des dialogues entre des univers qui ne se croisent pas naturellement. Quand j’exécute une danse du ventre sur La Marseillaise, ou quand je mêle les motifs de l’art oriental à des œuvres issues de l’histoire picturale occidentale, je cherche à faire surgir une tension fertile.
Mon travail s’attache beaucoup au corps féminin et à sa représentation. Mon enfance passée au musée des Beaux-arts d’Alger a été fondatrice. Ma mère, qui en était la directrice, m’a transmis la passion des œuvres et le respect du geste créatif. J’ai grandi au milieu des tableaux et des sculptures, fascinée par la façon dont l’art, silencieusement, interrogeait le monde.

Comment votre identité algérienne influence-t-elle vos œuvres ?

Mon identité algérienne m’influence profondément, mais elle ne m’enferme pas. Avant de venir en France, en 1994, je me voyais avant tout comme une jeune femme. Le déplacement m’a forcée à me confronter au regard de l’autre, à redéfinir ce que signifiait « être algérienne », « être femme », « être artiste ». Cette expérience m’a appris que l’identité est mouvante, fluide, jamais fixée une fois pour toutes.Je considère l’algérianité comme un point de départ, pas comme une frontière. J’intègre parfois la langue arabe dans mes œuvres, mais pas pour en faire une revendication identitaire. C’est avant tout un choix esthétique et poétique : la calligraphie arabe traduit des émotions, des vibrations, des états de l’âme.

Quelle œuvre vous tient le plus à cœur et pourquoi ?

La vidéo Dansons (2003) occupe une place particulière dans mon parcours. On m’y voit exécuter une danse du ventre, le corps enveloppé de foulards bleu, blanc et rouge, sur l’hymne national français. Cette œuvre, qui questionne à la fois le colonialisme, le genre et l’identité, a marqué un tournant.
Elle m’a permis de représenter l’Algérie à la Biennale d’art contemporain de Dakar, puis de participer à Africa Remix, exposition phare de l’art africain contemporain, passée notamment par le Centre Pompidou à Paris.Vingt ans après, Dansons continue de vivre : elle est étudiée par des chercheurs, projetée dans des musées, et sera présentée à la fin de ce mois au CaixaForum de Madrid dans le cadre de l’exposition Chez Matisse, aux côtés de Picasso, Braque, Buren ou encore Baya. Pour moi, c’est un symbole fort : la reconnaissance que l’Algérie a sa place, pleine et entière, dans l’histoire mondiale de l’art.

Selon vous, quel rôle joue l’art dans la mémoire et la société en Algérie ?

L’art algérien est une mémoire vivante. Il porte en lui les blessures et les triomphes de notre histoire — la colonisation, la guerre, la reconstruction, les quêtes de liberté.
Les œuvres des artistes algériens, qu’elles soient d’avant ou d’après l’indépendance, racontent avec une justesse bouleversante notre rapport au monde.
Aujourd’hui encore, nous ne mesurons pas toute la richesse de cet héritage.
C’est pourquoi il est urgent de soutenir la création contemporaine.
Les jeunes artistes algériens doivent pouvoir s’exprimer, raconter leur vision du pays, du monde, de leur génération. C’est par eux que se réinvente notre mémoire collective.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune artiste algérien qui souhaite
se lancer ?

Je lui dirais simplement : sois libre. Ne te laisse pas enfermer dans une case, un genre ou une étiquette.
L’art est avant tout une aventure intérieure, une manière de se découvrir et de dialoguer avec le monde.
Mais cette liberté a besoin d’un écosystème pour exister. L’État doit absolument créer les conditions d’un vrai développement culturel. Comment comprendre que l’Algérie n’ait toujours pas de pavillon à la Biennale de Venise ? C’est pourtant un symbole essentiel pour exister dans le paysage artistique mondial.
Nous avons les talents, les ressources, les idées. Il ne manque qu’une volonté politique et institutionnelle. Il faut des espaces de création, du mécénat, des collectionneurs, un soutien public et privé.
L’Algérie peut tout à fait devenir une scène artistique majeure. Il est temps d’offrir à ses artistes la reconnaissance qu’ils méritent.

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