Crainte du rejet et de la stigmatisation: Portraits de PVVIH en Algérie

Malgré l’engagement officiel de l’Algérie dans la lutte contre le VIH et l’« entière mobilisation » du gouvernement et de l’« ensemble des intervenants », notamment la société civile, pour assurer des soins gratuits aux personnes vivantes avec le VIH (PVVIH), comme cela a été confirmé en 2022 par le ministre de la Santé, la maladie reste largement un sujet sociétal tabou.
Pire, selon une militante associative, qui a préféré garder l’anonymat, « ce qui était accepté auparavant, en termes de communication, n’est plus toléré aujourd’hui », regrette-t-elle, particulièrement après l’avènement de la pandémie de la Covid 19.
Notre interlocutrice, appelons-la Meriem, qui entretient un contact étroit avec les PVVIH, de par la nature de son travail, affirme que la plupart d’entre elles cachent leur maladie de peur d’être stigmatisées ou rejetées par leurs familles. « La majorité de ces personnes ne parlent pas publiquement du VIH et ils sont rares, ceux de leur proche entourage, à partager leur secret ».
Cette méfiance est nourrie par des appréhensions fondées ou fantasmées à propos de la réaction de leurs vis-à-vis. L’exemple de S., 27 ans, illustre parfaitement ce cas de figure. Divorcée et mère de deux enfants (négatifs), personne dans sa famille ne sait qu’elle a contracté le VIH depuis trois ans, hormis sa petite sœur. « C’est très difficile de dissimuler mon état à mes proches parents, mais l’aide de ma sœur est inestimable pour faire face », avoue-t-elle. Son quotidien est rythmé par les prises de médicaments qu’elle cache dans des flacons de vitamines. « Je leur fais croire que tout va bien et les comprimés que je prends sont des fortifiants », explique-t-elle. Sa crainte est que sa famille découvre la vérité et ne la rejette. Si tel était le cas, S., sait qu’elle ne leur en voudra pas parce que, personnellement, elle aurait la même réaction devant une autre PPVIH.
Le couple B., lui, Tarik, 42 ans ; elle, Amel, 35 ans, vit une situation plutôt paradoxale. Le couple s’est connu au sein d’une association de lutte contre le VIH, raconte Tarik, et sa relation amoureuse avec Amel a débouché sur un mariage. « Ma femme, tout comme moi, sommes des PVVIH. Si mes parents sont au courant de ma maladie, ils ignorent tout de la situation de Amel ». Ce « mensonge » est rendu nécessaire par la réaction de sa famille qui peut être radicale.

Effet pervers et dangereux

« Je suis un homme et si j’ai le VIH, je resterais toujours un homme, mais pour Amel, c’est différent. Ma famille pense comme la majorité des familles algériennes : si une femme contracte le VIH, c’est forcément parce qu’elle a couché à gauche et à droite, pour ne pas dire une professionnelle du sexe (PS) ». Cette situation rend cependant la prise du traitement plus facile pour Amel puisqu’elle n’a pas à justifier la présence de médicaments chez elle. Selon Meriem, on accepte plus l’idée qu’un homme contracte le virus qu’une femme alors qu’une fausse croyance prévaut qui veut que le taux de malades soit plus important chez les femmes.
Pour rappel, la directrice de la Prévention des maladies transmissibles au ministère de la Santé, avait déclaré, en 2022 à la presse, que « l’Algérie enregistre une moyenne annuelle de 1700 nouvelles infections au virus, touchant généralement la tranche d’âge comprise entre 24 et 49 ans, aussi bien la gente masculine que féminine ».
Mourad, 25 ans, MSN, est atteint du VIH depuis 13 mois. Issu d’une famille conservatrice, il doit vivre avec deux tabous : sa maladie et son orientation sexuelle. « Je ne pourrais jamais leur dire la vérité et le jour où les miens la sauront, je peux vous promettre que je ne passerais pas une seule minute de plus sous son toit », affirme-t-il. Une conviction qui lui vient du rapport que sa famille entretient avec les PVVIH et les MSN qu’elle accuse de tous les maux de la terre. Quant à son traitement, il ne garde chez lui que des doses pour une semaine, 15 jours au maximum, pour ne pas avoir à se justifier. « Je laisse le reste à l’association », précise-t-il.
D’autres PVVIH prétextent une allergie ou tout autre problème de santé pour expliquer la prise de médicaments, ajoute encore Meriem.
Cette peur de la stigmatisation et de la discrimination a un autre effet plus pervers et dangereux puisqu’il est un sérieux frein au dépistage. « Les gens préfèrent ne pas savoir pour ne pas vivre cette situation d’autant plus que la rupture cyclique du traitement n’aide pas vraiment à les rassurer », se désole Meriem.
Cette dernière regrette également que cette crainte de voir les portes se refermer sur eux, poussent les PVVIH à ne pas se soigner. A ce propos, elle raconte qu’une discrimination malsaine règne même au sein des communautés vulnérables.
Cette stigmatisation trouve toute sa laideur dans une série de vidéos postées sur TikTok dénonçant violemment les PVVIH, particulièrement les PS et les MSN, rendus coupables de la propagation du VIH.
Cette tabouisation affecte les plus vulnérables qui, en absence de sensibilisation et d’informations, ignorent où et combien coûte un dépistage « alors que c’est gratuit », souligne la militante associative.
Saïd Oussad

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