L’écrivaine Rym Khelil à Algérie Presse : « La jeunesse algérienne méprise l’horreur »

Entretien réalisée par O.A Nadir

Ingénieure de formation, diplômée de l’École nationale polytechnique d’Alger, Rym Khelil appartient à cette génération d’écrivaines algériennes qui unissent la rigueur de la pensée à la sensibilité de l’émotion.
Née à Alger en 1983, elle vit aujourd’hui à l’étranger, partageant sa vie entre différents continents.
Avec « Jeunesse à la fleur » (Barzakh, 2025), son premier roman, elle s’impose comme une voix singulière de la littérature algérienne contemporaine : pudique, lumineuse et profondément humaine.
Rym Khelil y explore la décennie noire à travers le regard de la jeunesse — non pas celle qui subit, mais celle qui espère encore, qui aime, qui rit et qui rêve envers et contre tout.
Dans cet entretien, Rym Khelil revient sur la genèse de « Jeunesse à la fleur », sur sa vision de la jeunesse algérienne et sur le rôle de la mémoire face à la violence du passé.

Algérie Presse : Votre roman choisit de montrer la vie pendant la décennie noire, plutôt que la mort. Pourquoi ce choix du vécu intime plutôt que du récit historique ? Une manière de réhabiliter la lumière dans une période qu’on n’évoque que dans l’ombre ?

Rym Khelil : Je ne suis pas historienne, et je ne prétends donc pas avoir écrit un récit historique ni dressé une vue d’avion pour expliquer les événements qui ont marqué cette période. Je ne cherche pas non plus à exprimer le ressenti d’une génération entière, car nous le savons bien : il y a autant d’histoires que de personnes.
Ce que j’ai essayé d’offrir, en revanche, c’est une vue du sol, caméra à l’épaule, sans ambition de synthèse ni de vérité absolue. J’ai tenté de peindre une fresque de personnages issus de milieux sociaux variés, pour refléter autant de ressentis que possible. Ce sont des vécus fictifs, portés par l’émotion plus que par le rationnel.
Dans mon roman, j’évoque une jeunesse insouciante, qui mesure à peine l’ampleur du danger. Une jeunesse dotée d’une force extraordinaire : celle du rêve et de l’espoir. Elle aime, elle désire, elle rit, malgré la douleur et la souffrance. Je ne parle pas de « lumière » pendant cette période sombre, si ce n’est celle que porte la force de la vie.
Assia, Amina et Majid affrontent la peur non pas par la révolte frontale, mais par la ténacité de vivre : aimer, rêver, regarder la mer.

Pensez-vous que la résistance la plus profonde de la jeunesse algérienne se situe précisément dans ces gestes simples ?

A mon sens, la résistance de la jeunesse algérienne, et de celle du monde en général, réside dans sa capacité à continuer d’avancer face à l’adversité, à parfois même l’embrasser pour en faire une force.
C’est cette volonté farouche de réussir, de défier les obstacles, d’aimer intensément, et d’affirmer par des éclats de rire : « Nous continuons de vivre ! », que j’ai voulu décrire.
La jeunesse d’Assia et d’Amina, en particulier, porte une fleur : celle de la résilience. Elle méprise l’horreur en marchant droit devant elle, avec dignité et courage. Le roman laisse l’Histoire en arrière-plan, comme un bruit sourd, presque un fantôme.

Écrire ainsi, était-ce pour montrer que la violence marque les corps moins par les événements que par le silence qu’elle laisse ?

L’Histoire est bien présente en arrière-plan, elle est là, mais ne prend jamais le dessus. J’ai voulu écrire une fiction centrée sur les relations humaines, sur les émotions de la jeunesse, sur l’intimité de mes personnages, leurs tourments, ceux propres à leur âge, dans une bulle d’insouciance, aussi éloignée que possible des bombes.
Certes, cette bulle se fissure parfois, et l’air qu’on y respire devient moins pur. Mais il est purgé, régénéré, par de grands rêves. Car cette jeunesse reste une jeunesse : nourrie par l’horreur environnante, elle continue de chanter et de danser à la santé de la vie !

Vous vivez aujourd’hui à l’étranger, mais votre écriture reste profondément ancrée dans Alger. Comment l’éloignement modifie-t-il le regard que l’on porte sur son pays ? Est-ce une blessure, une ouverture, ou les deux à la fois ?

Au moins deux facteurs influencent le regard que je porte aujourd’hui sur cette période.
Le premier, c’est l’âge. Je n’ai plus vingt ans ; je suis aujourd’hui maman de cette jeunesse. Et je peux désormais imaginer ce que ma mère, comme toutes les mamans et papas, ont dû ressentir à l’époque : une profonde anxiété.
Nous avions l’insouciance, eux non. Et aujourd’hui, je ne l’ai plus non plus.
Le second facteur est naturellement celui de l’éloignement. Depuis que j’ai quitté l’Algérie, j’ai vécu dans plusieurs pays et sur plusieurs continents. Chaque nouvelle aventure renforce un peu plus mes liens avec mon pays. Nous avons tous besoin de donner du sens à notre propre histoire, pour pouvoir nous y adosser.
L’écriture me permet de me positionner, de me situer, de mieux me comprendre. Savoir qui nous sommes et d’où nous venons est d’une importance vitale.
Pouvoir transmettre nos histoires est tout aussi important. C’est donc probablement à la fois une blessure, une ouverture et beaucoup plus : une histoire, tout simplement.

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