De l’ingénierie au récit engagé : Akli Ourad raconte les territoires occupés
Entretien réalisé par O.A Nadir

Ingénieur et écrivain engagé, Akli Ourad a parcouru le monde pour mettre son expertise au service des infrastructures et du développement, tout en gardant un regard critique et humain sur les réalités qu’il rencontre. Son livre « De Londres à Jérusalem, terreur promise », illustre parfaitement cette double approche, mêlant observation technique et témoignage sensible.
Algérie Presse : Votre livre « De Londres à Jérusalem, terreur promise » mêle observation technique et témoignage humain. Comment votre expérience d’ingénieur a-t-elle influencé votre regard sur la réalité que vous décrivez ?
Akli Ourad : Mon récit relate une mission technique au sein des territoires occupés. Dépêché sur le terrain en tant qu’observateur spécialisé dans les infrastructures, j’ai pu examiner de près les tronçons de routes théoriquement concédés par Israël à l’Autorité palestinienne dans le cadre des accords d’Oslo. Des accords qui, près de trente ans après leur signature, n’ont jamais été appliqués dans leur intégralité, en particulier la promesse d’un retrait israélien complet de la Cisjordanie.
Sur place, un constat s’impose : Israël a déployé un système de routes ségréguées qui rappelle aux observateurs comme moi les mécanismes autrefois dénoncés par les compatriotes de Nelson Mandela.
Les ‘routes de l’apartheid’, selon l’expression fréquemment utilisée par les organisations critiques de cette politique, matérialisent cette séparation sur le terrain.
Mon analyse technique conduit à la même conclusion : le réseau routier accessible aux Palestiniens forme un patchwork morcelé, limité à une portion infime du territoire de l’ordre de 18% correspondant à la zone A des accords. A l’inverse, Israël conserve le contrôle écrasant du reste de la Cisjordanie, ainsi que des axes routiers structurants, au bénéfice de son armée et des colonies qui s’y sont multipliées jusqu’à asphyxier totalement la vie des Palestiniens.
Le théâtre a marqué vos débuts. Comment cette sensibilité artistique a-t-elle façonné votre approche du récit et de l’écriture ?
Ma sensibilité théâtrale a irrigué chaque ligne de mon récit, comme une lumière de scène qui révèle les aspérités du colonialisme. J’ai écrit mon récit en m’autorisant l’humour noir, la déraison, le grotesque parfois, ces armes délicates que le théâtre manie depuis toujours pour déshabiller les tragédies et les rendre plus insupportablement vraies. Car sur scène, le rire n’excuse rien : il accuse, il expose, il ouvre des brèches.
Nombreux sont ceux qui, en me lisant, m’ont dit entendre une voix, percevoir un tempo, sentir presque le froissement d’un rideau prêt à s’ouvrir. Ils voyaient déjà les personnages prendre forme, l’espace scénique se dessiner, la mécanique dramatique se déployer sous leurs yeux. Selon eux, mon récit n’est pas seulement narratif porté par un goual (conteur, ndlr), il est habité d’une respiration de théâtre, d’une tension qui appelle le jeu des comédiens.
Si mon récit est adapté à la scène, ce serait pour moi plus qu’un honneur, une sorte de retour à ma source première de vie. Une manière de renouer avec cet art qui, depuis toujours, m’a appris que la vérité supporte mieux la lumière lorsqu’elle est portée par un comédien et que certaines réalités ne deviennent pleinement audibles qu’une fois passées par le filtre de la mise en scène.
Vous êtes intervenu dans des projets d’envergure internationale, comme l’Autoroute Est-Ouest ou à Abu Dhabi. Quels enseignements tirez-vous de ce mélange de technique et d’engagement humain ?
Je n’ai pas seulement foulé les terres algériennes, émiraties ou palestiniennes pour y porter mon savoir-faire. Non. Mes pas ont tracé leur route à travers plus d’une cinquantaine de pays, sur quatre continents. A force de tamiser les paysages du monde, je suis devenu malgré moi une sorte de Marco Polo moderne, un Ibn Battûta contemporain, un voyageur que le destin envoie non pour conquérir, mais pour comprendre et aider.
Car tout mon travail relève d’un engagement profondément humain. J’œuvre dans le secteur de l’aide au développement. Je me tiens au service des peuples qui luttent pour s’extraire du piège tenace de la pauvreté et du sous-développement. Mon métier est fait de technique, certes, mais il est surtout fait de rencontres, de regards, de mains tendues, de récits partagés sous des ciels que rien ne relie sinon l’espoir.
Sur une scène de théâtre, je pourrais presque imaginer ce personnage, moi, ou quelqu’un qui me ressemble, avançant avec sa valise cabossée, encombré d’atlas invisibles et d’histoires humaines trop lourdes pour être dites d’un seul souffle. Un technicien qui, au fil du monde, découvre que la véritable architecture n’est pas celle qu’il construit, mais celle qu’il tisse entre les humains.
Quels sont vos projets actuels ou futurs — livres, théâtre, interventions — et comment souhaitez-vous continuer à partager votre vision et vos expériences ?
Non, je compte demeurer dans l’horizon nouveau que je me suis fixé, celui de l’écriture. L’expérience et l’âge m’y conduisent presque naturellement, et ce n’est pas une mauvaise chose. Au contraire, c’est une forme d’apaisement, une troisième naissance peut-être après celles du comédien et de l’ingénieur, où l’on écrit enfin pour transmettre plutôt que pour acter ou concevoir.
Justement, je mets la dernière touche à un autre récit, dans lequel j’entraînerai le lecteur dans un tour du monde pas comme les autres. Un voyage tissé de souvenirs et de secousses, de rencontres improbables et de leçons de vie, d’instants suspendus qui, peu à peu, m’ont transformé. Je lèverai le voile sur l’envers du décor de la vie d’un ingénieur voyageur : les avions capricieux, les trains hésitants, les routes défoncées, et les hôtels douteux.Je parlerai surtout des hommes et des femmes croisés au hasard du monde, de ces histoires ahurissantes qui ne s’inventent pas, des cultures capables de bouleverser un regard en une seule nuit, et de ces instants d’humanité si intenses qu’ils vous accompagnent pour la vie.
