«Abu Leila» projeté à la cinémathèque d’Oran: Résistance et conflits à l’épreuve de la décennie noire

Samedi dernier, «Garda Ciné» a vu le jour, impulsé par une poignée de jeunes habités par le cinéma, réunis autour du long métrage «Abou Leila», film-symptôme d’une mémoire encore à vif.
Aborder la décennie noire et la violence islamiste demeure un exercice délicat. Ces événements réveillent des images que l’on voudrait reléguer dans l’oubli, mais qui continuent de produire des effets psychiques profonds. La mémoire de cette période reste traversée par une amnésie douloureuse, nourrie par les métastases persistantes du fanatisme religieux.
«Abou Leila» retrace cette cavalcade de la violence où le sang coulait abondamment, prise dans une logique de jouissance mortifère. Par sa mise en scène, le film donne à voir comment la barbarie islamiste s’inscrivait dans une économie pulsionnelle où la mort, le sexe et la violence s’enchevêtrent.
Certaines scènes, volontairement morbides, secouent le spectateur et réveillent une mémoire traumatique. La question du devoir de mémoire se heurte alors à une indignation sélective. Le spectateur peut se laisser fasciner par l’horreur tout en refusant d’en assumer les conséquences subjectives et politiques. Cette contradiction maintient le sujet prisonnier des images de l’imaginaire, renforçant une forme d’inhibition et de passivité.
L’illusion d’une paix sociale agit comme un écran : elle apaise le regard tout en instaurant une véritable servitude volontaire. Faire parler la décennie noire implique dès lors de dépasser la simple fiction pour interroger l’imaginaire social.
À cet égard, le cinéma, comme l’a montré Gilles Deleuze, est un dispositif qui provoque la pensée. Le choc des images ne se contente pas de représenter : il met la pensée en mouvement, il force le spectateur à penser.
L’errance psychique du personnage incarné par Lyes Salem peut se lire à la lumière de la psychanalyse. À la suite de Julia Kristeva, il ne s’agit pas d’une simple hallucination, mais d’un dialogue avec l’absent : figure centrale autour de laquelle se cristallisent les questions du sexe, de la mort et de la filiation. L’absent devient l’interlocuteur imaginaire d’une parole qui se replie sur elle-même.
Cette politique du meurtre plonge l’individu dans un lien social profondément fissuré. Pourtant, si la confrontation à l’horreur est éprouvante, elle peut aussi ouvrir une possibilité : celle de mettre des mots sur des maux longtemps étouffés.
Enfin, Abou Leila permet de décrypter l’érotisation du sacré et l’ignorance qui l’accompagne. La scène du mouton égorgé, traumatisante pour le personnage, révèle une fascination mortifère pour le sacrifice et le couteau. Cette séquence renvoie à une sexualisation de la violence que Freud éclaire, dans Totem et Tabou, à travers la figure du meurtre du père.
Lorsque les rapports sociaux imposent le rejet du manque-à-être propre à la condition humaine, l’échange symbolique se dégrade. Il cède la place à une logique bouchère et animale, où la parole est remplacée par la violence.
Belle initiative, enfin, que celle de ces mordus de la cogitation cinématographique : une démarche réflexive qui ne se laisse ni abîmer par la starisation, ni piéger par le manque de maturité lequel se nourrit trop souvent de surcompensation narcissique.
Adnan Hadj Mouri
