Pollution ou risque d’incendie aggravé ? : Ces pneus usagés dans nos forêts

61 pneus usagés ont été retirés en une seule opération du massif forestier d’El Tlayen, dans la commune de Meftah, à Blida, par une patrouille conjointe de la brigade des forêts et de la Gendarmerie nationale ; une intervention similaire a également eu lieu à Boumerdès, dans les abords du massif d’El Karma, alors qu’une autre a eu lieu au Mont Murdjado d’Oran.
Ces opérations, menées sur instruction des autorités locales, s’inscrivent dans une campagne préventive visant à éliminer les facteurs de risque en zone forestière en cette période de fortes chaleurs et d’incendies à répétition. Reste une question scientifique de fond : ces pneumatiques, une fois abandonnés dans les maquis, jouent-ils un rôle réel dans le déclenchement ou l’aggravation des feux de forêt?
Sur le plan de l’inflammabilité, la réponse est nuancée. Contrairement à une végétation sèche ou à des broussailles, un pneu ne s’enflamme pas facilement : il nécessite une énergie d’activation élevée pour entrer en combustion, ce qui rend hautement improbable qu’il soit à l’origine d’un départ de feu spontané, par simple exposition à la chaleur ambiante ou aux rayons du soleil. En revanche, une fois qu’un pneu est effectivement pris dans un incendie déjà déclaré — ou qu’il est délibérément enflammé pour servir d’amorce —, son comportement change radicalement. Le caoutchouc affiche un pouvoir calorifique compris entre 24 et 30 mégajoules par kilogramme, contre environ 17 MJ/kg pour le bois, ce qui en fait un combustible nettement plus énergétique que la matière végétale environnante. Cette densité énergétique explique pourquoi les pneus sont d’ailleurs valorisés comme combustible de substitution dans certaines cimenteries et centrales thermiques, où leur pouvoir calorifique élevé et leur faible production de cendres sont recherchés à des fins industrielles.
Le vrai danger ne réside donc pas dans la capacité des pneus à démarrer un feu, mais dans leur capacité à l’entretenir et à l’intensifier une fois qu’il les atteint. Un pneu chauffé accumule une masse importante de chaleur en son sein et présente un fort risque de ré-inflammation, y compris après une extinction apparente, ce qui complique singulièrement le travail des pompiers sur un front de feu où de tels déchets sont présents. Sa combustion libère par ailleurs une fumée noire et dense, chargée de suies, d’hydrocarbures aromatiques polycycliques, de dioxyde de soufre, d’acides halogénés et de métaux lourds tels que le zinc ou le plomb contenus dans le caoutchouc et les armatures métalliques du pneu — des composés nettement plus toxiques que les fumées d’un feu de forêt classique, avec un impact potentiel sur la qualité de l’air, les sols et les cours d’eau environnants en cas de ruissellement des résidus de combustion.
Dans un contexte où les autorités privilégient la piste d’incendies volontaires pour expliquer une partie des feux ayant frappé plusieurs wilayas cet été, la présence de pneus dans les massifs forestiers pose donc moins la question de leur responsabilité directe dans les départs de feu que celle de leur usage potentiel comme accélérateur de combustion par des auteurs malveillants, en plus du risque qu’ils représentent en tant que point de reprise et de propagation une fois qu’un incendie atteint une zone où ils sont entreposés. Leur présence dans les maquis relève par ailleurs, indépendamment de tout lien avec les incendies, d’un problème distinct de dépôt sauvage de déchets, ce qui explique que leur enlèvement s’inscrive dans une logique à la fois environnementale et préventive plutôt que dans la confirmation d’une cause précise déjà établie pour les feux récents.
Le cas d’Oran
On peut prendre pour exemple le cas du mont Murdadjo, à Oran, où les autorités locales, représentés par la Conservation des forêts, ont mené, ces jours-ci, une opération d’enlèvement des pneus usagés abandonnés. Les pneumatiques récupérés ont été transférés vers le parc de la circonscription forestière d’Oran.
Au Murdjadjo, les pneus avaient été abandonnés dans l’espace forestier, notamment sur des pentes difficiles d’accès. Leur présence constituait un risque supplémentaire en période de sécheresse.
La fréquentation des massifs proches des agglomérations, l’abandon de détritus et certains comportements imprudents constituent autant de facteurs susceptibles de compliquer leur protection.
La wilaya d’Oran dispose d’un patrimoine forestier estimé à près de 41 000 hectares. Outre le Murdjadjo, le dispositif de surveillance couvre notamment les massifs de M’sila, Madagh, Tafraoui, Arzew et Boufatis.
Selon les données communiquées à la mi-août par le conservateur des forêts de la wilaya, Abdelghani Kerboua, 17 départs de feu avaient été recensés depuis le début de la campagne de 2026. Ils ont affecté une trentaine d’hectares, principalement constitués de broussailles et d’herbes sèches.
Le dispositif opérationnel comprend 13 tours de surveillance et 16 équipes mobiles, réparties à travers trois circonscriptions et 16 territoires forestiers. Les agents des forêts, les équipes de première intervention et les personnels des postes de vigie assurent une veille permanente, 24 heures sur 24.
Cette mobilisation doit permettre de détecter rapidement tout départ de feu et d’intervenir avant la propagation des flammes. La vigilance reste particulièrement nécessaire à la fin de l’été et au début de l’automne, lorsque le dessèchement de la végétation favorise l’extension rapide des incendies.
Au-delà des moyens humains et matériels mobilisés, la prévention repose sur l’entretien des massifs et la limitation des comportements à risque.
Khaled B.
