Hommage à Mohamed Shaba : La poésie, cette voix de l’intériorité
par Hadj Adnan Mouri

Lundi dernier, la Maison Poétique, en partenariat avec le Café Bel Oran, a rendu hommage au poète Mohamed Shaba lors d’une soirée littéraire dense, habitée, traversée par la parole vive.
Autour de son œuvre, écrivains, chercheurs et psychologue ont croisé leurs regards pour éclairer une poésie où l’imaginaire social rencontre la question du sujet.
L’écrivain Benziane a ouvert la rencontre en saluant une œuvre affranchie des querelles identitaires. Pour lui, Mohamed Shaba a refusé les clivages stériles entre francophonie et arabophonie. « Il a dépassé les assignations linguistiques « pour inscrire sa langue dans un geste d’émancipation, a-t-il déclaré. Chez lui, l’altérité ne s’impose pas de l’extérieur, elle surgit de la langue elle-même, dans sa puissance à creuser l’énigme du monde.Enseignant-chercheur et traducteur, Mouloud Hakim a ensuite proposé une lecture inspirée, évoquant une « pulsion dionysiaque » qui innerve l’écriture du poète.
Une langue libre, insoumise, échappant aux carcans stylistiques pour inventer ses propres formes par une créolisation conquérante, où les langues se rencontrent, se traversent, s’inventent.La parole s’est ensuite dirigée vers une psychologue qui a interrogé l’œuvre sous l’angle psychanalytique. S’appuyant sur les notions de sublimation et de vacillement du moi, elle a souligné combien l’écriture de Shaba permettait au sujet d’advenir. « Là où « le moi fléchit », l’écriture ouvre une dimension psychique profonde », a-t-elle expliqué, évoquant une langue à la fois thérapeutique et subversive.Enfin, l’écrivaine Bouabssi est venue inscrire son propre geste d’écriture dans le sillage de cette œuvre. Pour elle, l’altérité n’est pas un motif, mais une condition fondatrice. « Écrire, c’est se transformer et transformer le monde », a-t-elle affirmé. Loin de tout esthétisme, l’acte d’écrire devient ici puissance d’agir et prise de conscience Plus qu’un hommage, cette soirée fut l’affirmation d’une poésie vivante, incarnée, ancrée dans l’histoire des subjectivations. Une manière de rappeler, en creux, que le poème reste l’un des rares lieux où la parole ne se réduit pas à l’information, mais s’ouvre à une » éthique de la contingence ‘’.
Outre la dimension de la rencontre poétique, qui rend l’échange convivial à travers le cri de Rimbaud « Je est un autre », je crois que l’effet éclairant du dire poétique devrait aujourd’hui s’intensifier, se conscientiser davantage dans ce corps qui discord, ce corps que la langue travaille, que la langue au sens lacanien vient suppléer, là où le sens chancelle.
Car ce corps, traversé de divisions, ne peut être abordé sans affronter la subjectivité, sans pointer ce défaut du rapport sexuel tel que Lacan l’énonce qui précisément soutient la consistance du dire poétique. Tenter de forclore cette dimension, c’est à notre insu cadenasser la singularité, la réduire à une illusion d’unité, alors qu’elle vacille au cœur même de l’intériorité.
Dans cette déambulation poétique, une question ne cesse de me hanter : pourquoi, à chaque lecture, la faille du sujet s’éclipse-t-elle, comme si la poésie était convoquée pour masquer l’abîme, au profit d’une maîtrise supposée, d’un savoir totalisant ?
Mais la poésie, justement, ne se consume pas dans la beauté du verbe. Elle ne se réduit pas à l’ornement. Elle brûle « d’un lyrisme incandescent », là où le sujet vacille, là où le langage trébuche sur ce qu’il ne peut dire. C’est là que réside sa force : dans l’éclat d’un dire qui ne s’achève pas, qui ne comble pas, mais qui, en se tenant au bord du gouffre, nous rend à notre propre « incomplétude et à notre désir ».
Hadj Adnan Mouri
