Compteurs de véhicules trafiqués: Le pari de la traçabilité

Reportage réalisé par Khaled Boudaoui

 

Le kilométrage d’une voiture est censé raconter son histoire. Sur le marché de l’occasion, il raconte parfois une fiction. En quelques minutes, un ordinateur portable et un boîtier électronique suffisent, sur certains véhicules, à faire disparaître plusieurs dizaines de milliers de kilomètres du compteur. Une voiture fortement kilométrée retrouve alors une seconde jeunesse… du moins en apparence.

Plus attractive, plus facile à vendre et surtout plus rentable, elle réintègre le marché avec une valeur artificiellement gonflée. Invisible pour la plupart des acheteurs, cette fraude est devenue l’un des angles morts du commerce des véhicules d’occasion.
En imposant désormais l’inscription systématique du kilométrage sur les procès-verbaux de contrôle technique, l’Établissement national du contrôle technique automobile (ENACTA) tente de refermer une faille exploitée depuis des années. Derrière cette mesure administrative se dessine une ambition plus large : instaurer les premiers jalons d’une véritable traçabilité des véhicules en Algérie.
La directive n°548 du 15 juin 2026, adressée à l’ensemble des centres de contrôle technique agréés, est sans équivoque. Le kilométrage relevé devra désormais être consigné avec exactitude sur chaque procès-verbal, sans omission ni complaisance. Cette décision intervient après des inspections ayant révélé que cette information, pourtant prévue sur les formulaires officiels, n’était pas systématiquement renseignée.
Au-delà d’un simple rappel réglementaire, l’objectif est clair : constituer progressivement une mémoire officielle du parcours des véhicules. L’enjeu est loin d’être anecdotique. En 2025, près de six millions de contrôles techniques ont été réalisés au sein du réseau national des centres agréés. Chacun de ces passages pourra désormais contribuer à enrichir l’historique administratif des véhicules.

Une donnée officielle

Pour comprendre ce qui change réellement, Algérie Presse s’est rendue dans plusieurs centres de contrôle technique de la wilaya d’Oran. Le constat est unanime.

Tous les contrôleurs interrogés expliquent que la rubrique consacrée au kilométrage figurait déjà sur les procès-verbaux remis aux automobilistes. Pourtant, dans la pratique, cette information n’était pas toujours reportée. « Nous relevions le kilométrage, mais il n’était pas systématiquement inscrit sur le document remis au propriétaire. Aujourd’hui, les instructions sont claires : cette mention devient obligatoire », nous confie un contrôleur.
En apparence anodine, cette évolution pourrait pourtant constituer le premier maillon d’un dispositif destiné à rendre les manipulations de compteurs plus difficiles au fil du temps. À chaque passage dans un centre agréé, le véhicule laissera désormais une trace officielle de son kilométrage. Pris isolément, ce relevé ne permet pas de démontrer une fraude. Mis bout à bout, ces enregistrements formeront progressivement un historique susceptible de mettre en évidence d’éventuelles incohérences.

Ce que le contrôle technique ne peut pas vérifier

L’annonce de cette mesure a suscité une certaine confusion chez de nombreux automobilistes. Contrairement à une idée largement répandue, les centres de contrôle technique ne disposent pas des moyens permettant de vérifier si un compteur a été modifié. Les contrôleurs rencontrés par Algérie Presse sont catégoriques. Tous tiennent d’ailleurs le même discours : leur mission consiste à constater le kilométrage affiché par le véhicule, non à en vérifier l’authenticité. Le kilométrage figurant sur le procès-verbal correspond uniquement à la valeur affichée sur le tableau de bord au moment du contrôle. Aucun scanner, aucune valise de diagnostic ne sont utilisés pour interroger les calculateurs électroniques du véhicule. « Nous relevons uniquement le kilométrage affiché. Nous ne pouvons pas confirmer qu’il correspond au kilométrage réel du véhicule », explique un contrôleur.
Cette vérification relève toujours des garages spécialisés disposant d’équipements de diagnostic électronique capables, selon les modèles, de détecter d’éventuelles incohérences entre les différentes mémoires du véhicule. Autrement dit, le contrôle technique ne certifie pas l’authenticité du kilométrage. Il enregistre officiellement ce que le véhicule affiche à une date donnée.
Cette précision est essentielle. Elle rappelle que la nouvelle directive ne constitue pas un outil de détection des fraudes, mais un instrument de traçabilité. Reste une question : pourquoi la manipulation des compteurs demeure-t-elle aussi répandue ? La réponse est avant tout économique.

Quand le kilométrage fait le prix

Si cette fraude perdure, c’est parce qu’elle demeure particulièrement lucrative. Sur le marché de l’occasion, le kilométrage constitue l’un des principaux critères de valorisation d’un véhicule. À modèle, année et finition identiques, une voiture affichant moins de 100 000 kilomètres peut se négocier plusieurs centaines de milliers de dinars de plus qu’un véhicule totalisant plus de 250.000 kilomètres. Le compteur kilométrique n’est plus seulement un instrument de mesure. Il est devenu un véritable actif économique. Quelques dizaines de milliers de kilomètres effacés suffisent parfois à augmenter artificiellement la valeur d’un véhicule.
Selon les professionnels interrogés, cette réalité a favorisé l’apparition d’un véritable marché parallèle du « rajeunissement » des compteurs grâce à des équipements électroniques capables de modifier, en quelques minutes seulement, les données affichées sur certains modèles.
Mais cette fraude ne trompe pas uniquement l’acheteur sur le prix du véhicule. Elle fausse également l’évaluation de son état mécanique. De nombreuses opérations d’entretien sont programmées en fonction du kilométrage : remplacement de la courroie de distribution, de l’embrayage, des injecteurs, du volant moteur ou encore du turbocompresseur. En abaissant artificiellement le compteur, le vendeur peut laisser croire que ces échéances sont encore lointaines, alors qu’elles approchent parfois à grands pas.
L’acquéreur croit ainsi acheter une voiture peu utilisée alors qu’elle s’apprête à nécessiter des réparations coûteuses, dont le montant peut atteindre plusieurs centaines de milliers de dinars.
Les victimes découvrent souvent la supercherie plusieurs semaines, voire plusieurs mois après l’achat. L.B., nous explique avoir découvert, lors d’un diagnostic électronique, un écart de 75 000 kilomètres entre le compteur de son véhicule et les données enregistrées dans les calculateurs.
Le tableau de bord affichait 95 000 kilomètres. La valise de diagnostic en révélait pourtant 170 000, suffisant pour bouleverser l’appréciation de la valeur réelle du véhicule. « Je n’avais aucun moyen de m’en rendre compte au moment de l’achat. Tout paraissait cohérent », témoigne-t-il.
Même désillusion pour D.S. Après avoir acheté une voiture dont le kilométrage semblait parfaitement correspondre à son état général, il décide de la faire contrôler dans un garage spécialisé. Le diagnostic révèle une importante incohérence entre les données électroniques du véhicule et celles affichées sur le tableau de bord. « J’ai découvert que le véhicule avait parcouru plusieurs dizaines de milliers de kilomètres de plus que ce qui m’avait été annoncé », raconte-t-il.
Pour plusieurs professionnels du diagnostic automobile interrogés par Algérie Presse, ces situations sont loin d’être exceptionnelles. Faute de statistiques officielles, il demeure impossible d’en mesurer précisément l’ampleur, mais les spécialistes affirment être régulièrement confrontés à ce type d’anomalies lors d’expertises électroniques.
Le plus souvent, ces manipulations ne sont découvertes qu’à l’occasion d’un entretien important, d’une panne ou d’un diagnostic approfondi. Tant que le véhicule fonctionne normalement et qu’aucun contrôle électronique n’est réalisé, l’acheteur dispose de très peu de moyens pour soupçonner une falsification. C’est précisément cette difficulté de détection qui permet à certaines fraudes de passer inaperçues pendant plusieurs années.

Vers une véritable traçabilité

La nouvelle directive de l’ENACTA ne permettra donc pas, à elle seule, de mettre un terme aux compteurs trafiqués. Son intérêt réside ailleurs.
En enregistrant désormais le kilométrage à chaque contrôle technique, les autorités commencent à constituer un historique administratif des véhicules. Si une voiture se présente demain avec un kilométrage inférieur à celui relevé lors d’un précédent contrôle, l’incohérence pourra être immédiatement constatée.
Chaque procès-verbal devient ainsi un point de repère dans la vie du véhicule. Au fil des années, la succession de ces relevés permettra de reconstituer son parcours kilométrique et de renforcer progressivement la transparence du marché de l’occasion. Cette logique de traçabilité ne remplace pas les expertises techniques, mais elle constitue un outil supplémentaire pour décourager les manipulations les plus évidentes. Cette traçabilité ne supprimera pas les fraudes déjà commises, mais elle rendra progressivement leur répétition plus difficile.
Au-delà de la protection des acheteurs, l’ENACTA indique que ces données contribueront également à améliorer la connaissance du parc automobile national et à affiner les estimations des émissions du transport routier dans le cadre des politiques environnementales.
Pour de nombreux observateurs, cette réforme ne constitue pas une révolution. Elle marque toutefois une évolution importante dans la manière d’appréhender le suivi des véhicules. Le kilométrage cesse progressivement d’être une simple déclaration du propriétaire pour devenir une donnée administrative appelée à accompagner le véhicule tout au long de son existence. L’étape suivante pourrait être la constitution d’une base nationale retraçant l’historique des kilométrages relevés lors des contrôles techniques et, à terme, d’autres opérations d’entretien, à l’image de dispositifs existant dans plusieurs pays.
La directive de l’ENACTA ne mettra probablement pas fin, à elle seule, au trafic des compteurs. Elle pourrait toutefois en modifier durablement les règles en instaurant, pour la première fois, une mémoire administrative du kilométrage des véhicules. Dans un marché où quelques chiffres suffisent parfois à faire varier la valeur d’une voiture de plusieurs centaines de milliers de dinars, cette mémoire pourrait devenir l’un des meilleurs remparts contre les manipulations les plus évidentes. Car lorsqu’un compteur est falsifié, ce n’est pas seulement la valeur d’un véhicule qui est faussée : c’est la confiance entre vendeur et acheteur qui se trouve rompue, fragilisant l’ensemble du marché de l’occasion.
K.B

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