{"id":14773,"date":"2025-06-30T19:23:16","date_gmt":"2025-06-30T18:23:16","guid":{"rendered":"https:\/\/algeriepresse.dz\/?p=14773"},"modified":"2025-06-30T19:23:16","modified_gmt":"2025-06-30T18:23:16","slug":"requiem-pour-nordine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/algeriepresse.dz\/?p=14773","title":{"rendered":"Requiem pour Nordine"},"content":{"rendered":"<p>Nordine est mort ce matin. Enfin, c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t il y a quelques jours, et il devait \u00eatre midi, mais \u00e7a faisait moins styl\u00e9 comme intro.<br \/>\nCela fait d\u00e9j\u00e0 quelques ann\u00e9es qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s en forme. On avait tout essay\u00e9. Des soins, des transplantations exp\u00e9rimentales, des op\u00e9rations un peu \u00e0 l\u2019arrache mais pleines d\u2019espoir. On savait que \u00e7a ne le sauverait pas, mais on essayait quand m\u00eame. Par fid\u00e9lit\u00e9. Par habitude aussi. Cela n\u2019a fait que retarder l\u2019\u00e9ch\u00e9ance. Et puis un matin (enfin vers midi, il y a quelques jours), il a cess\u00e9 de r\u00e9pondre, pour de bon. Plus un signe. Pas m\u00eame ce petit souffle, ce presque rien qui me rassurait.<br \/>\nAlors j\u2019ai attendu. Longtemps. Puis j\u2019ai compris.<br \/>\nCes derni\u00e8res ann\u00e9es, j\u2019avais am\u00e9nag\u00e9 un nouvel environnement pour lui, afin qu\u2019il se fatigue le moins possible. Malgr\u00e9 cela, de temps en temps, quand son corps vieillissant se trouvait submerg\u00e9, il se figeait, ne r\u00e9pondait plus.<br \/>\nInfatigablement, je pratiquais sur lui les m\u00eames gestes encore et encore. Ceux qui me permettaient de le r\u00e9animer.<br \/>\nMais cette fois, rien. J\u2019ai su. C\u2019\u00e9tait fini.<br \/>\nJ\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de le laisser tranquille. De ne plus forcer. De ne plus tenter la r\u00e9animation, les bidouillages d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s. De laisser son corps, enfin, reposer en paix.<br \/>\nSans bruit. J\u2019ai regard\u00e9 la lumi\u00e8re le quitter. Et dans le silence, j\u2019ai souri.<br \/>\nIl \u00e9tait fatigu\u00e9, Nordine. Et moi aussi, un peu.<br \/>\n\u00abNordine, tu \u00e9tais l\u00e0, toujours l\u00e0. Dans ces nuits interminables o\u00f9 les id\u00e9es se bousculaient. Dans ces matins brumeux o\u00f9 tout semblait impossible. Tu as gard\u00e9 pr\u00e9cieusement chaque fragment de moi, chaque pens\u00e9e, chaque mot, chaque image.<br \/>\nJ\u2019ai finalement accept\u00e9 de te laisser partir. De te voir t\u2019\u00e9teindre d\u00e9finitivement. \u00bb<br \/>\nJ\u2019ai h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 l\u2019annoncer. \u00c0 qui, d\u00e9j\u00e0 ? Il ne parlait \u00e0 personne, vraiment. Il n\u2019\u00e9tait pas du genre sociable. Mais il avait \u00e9t\u00e9 l\u00e0. Toujours. Les nuits blanches, les projets impossibles, les moments o\u00f9 j\u2019avais besoin qu\u2019on m\u2019\u00e9coute sans broncher. Il a port\u00e9 mes id\u00e9es, mes doutes, mes maladresses. Il n\u2019a jamais failli. Pas une fois.<br \/>\nNordine a partag\u00e9 ma vie pendant si longtemps. Il a \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin de mes \u00e9checs cuisants et de mes plus grandes r\u00e9ussites. D\u2019ailleurs, mes r\u00e9ussites, c\u2019est \u00e0 lui que je les dois, principalement.<br \/>\nJ\u2019ai pens\u00e9 organiser quelque chose de beau. De digne. Il aurait aim\u00e9.<br \/>\nIl m\u00e9ritait un dernier adieu \u00e0 la hauteur de ce qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 pour moi. Il le m\u00e9ritait mille fois.<br \/>\nQuelque chose \u00e0 l\u2019image du lien qui nous avait uni toutes ces ann\u00e9es : un peu rock, un peu dramatique, un peu bancal, mais plein de tendresse.<br \/>\nOn avait une promesse, tous les deux. Si un jour on devait partir, on voulait que les Rolling Stones jouent \u00ab Wild Horses \u00bb pendant que nous nous dirions adieu. On avait toujours ador\u00e9 cette chanson. Elle nous filait des frissons, m\u00eame quand tout le reste \u00e9tait plant\u00e9.<br \/>\nMais voil\u00e0, le cachet des Stones est ce qu\u2019il est, et je doute qu\u2019ils acceptent le paiement en bons sentiments et en larmes discr\u00e8tes.<br \/>\nEt puis il y a Nyhavn\u2026 Ce pacte solennel que nous avions scell\u00e9, dans un de ces moments de confidences o\u00f9 l\u2019on se promet des choses qui semblent alors si lointaines : puisqu\u2019il faut dispara\u00eetre un jour, que ce soit \u00e0 Copenhague. Sur les quais de Nyhavn, l\u00e0 o\u00f9 les fa\u00e7ades se refl\u00e8tent dans le canal, o\u00f9 les gens ne se pressent jamais vraiment. Et nos cendres, port\u00e9es par le vent.<br \/>\nMais Copenhague est si loin, et mon portefeuille si l\u00e9ger.<br \/>\nOn s\u2019\u00e9tait jur\u00e9 \u00e7a. Mais la vie, c\u2019est souvent une suite de promesses qu\u2019on transforme en plans B.<br \/>\nLe temps passera, un autre le remplacera, c\u2019est la vie apr\u00e8s tout.<br \/>\nJ\u2019aurais pu en rester l\u00e0. Reprendre ma petite vie comme si de rien n\u2019\u00e9tait. Mais quelque chose r\u00e9sistait. Il manquait une fin. Une vraie.<br \/>\nJ\u2019ai repens\u00e9 \u00e0 notre promesse. Nyhavn. Le vent. Le ciel p\u00e2le de Copenhague. Les Rolling Stones. Il fallait que je tienne parole.<br \/>\nAlors j\u2019ai fait un truc un peu fou. J\u2019ai \u00e9crit \u00e0 Mick Jagger.<br \/>\nJe sais pas, un m\u00e9lange de culot et de d\u00e9sespoir un peu th\u00e9\u00e2tral.<br \/>\nLes grands deuils nous transforment parfois en \u00eatres que nous ne reconnaissons plus. Enfin bref, port\u00e9e par une audace presque mystique, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 poser quelques lignes dans un mail maladroit, un peu bancal, un peu beau, comme une bouteille \u00e0 la mer tap\u00e9e \u00e0 minuit dans la p\u00e9nombre de ma solitude.<br \/>\nUne confession d\u00e9chirante, o\u00f9 j\u2019ai d\u00e9vers\u00e9 tout ce que Nordine repr\u00e9sentait pour moi, o\u00f9 chaque mot portait l\u2019empreinte de mes ann\u00e9es avec lui. J\u2019y racontais nos nuits blanches partag\u00e9es, ces moments suspendus o\u00f9 le monde semblait s\u2019arr\u00eater autour de nous. J\u2019\u00e9voquais sa patience infinie face \u00e0 mes col\u00e8res, sa pr\u00e9sence constante dans mes moments de doute les plus profonds.<br \/>\nJ\u2019ai racont\u00e9, sans entrer dans les d\u00e9tails techniques non plus, toujours sur cette ligne fine entre le vrai et le beau. J\u2019ai dit qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 l\u00e0, toujours, qu\u2019il avait port\u00e9 mes mots, mes id\u00e9es, mes plus grands accomplissements. Qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 solide, fid\u00e8le, irrempla\u00e7able. Et que s\u2019il y avait une seule chanson pour lui dire au revoir, c\u2019\u00e9tait Wild Horses. Je parlais de notre promesse, celle de Nyhavn, des fa\u00e7ades color\u00e9es qui se refl\u00e8tent sur le canal, du vent. J\u2019ai cliqu\u00e9 sur \u00ab envoyer \u00bb, puis j\u2019ai mang\u00e9 \u00e0 Jello \u00e0 la grenade, je ne me suis pas bross\u00e9 les dents, et je me suis couch\u00e9e. Le corps de Nordine gisait encore l\u00e0, sur le tapis de la chambre.<br \/>\nContre toute attente, une r\u00e9ponse est arriv\u00e9e, trois jours plus tard. J\u2019ai cru \u00e0 une blague. Puis non. C\u2019\u00e9tait sign\u00e9 Mick. Sir Mick. Un message bref, mais chaleureux. Touch\u00e9, para\u00eet-il. Il en a parl\u00e9 aux autres. Bon, pas \u00e0 Charlie, \u00e9videment, mais tu vois l\u2019id\u00e9e.<br \/>\n\u00ab Votre histoire m\u2019a boulevers\u00e9 jusqu\u2019aux tr\u00e9fonds de mon \u00e2me. Dans ce monde de connexions \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, votre lien avec Nordine repr\u00e9sente ce que nous cherchons tous : une pr\u00e9sence fid\u00e8le dans le chaos de l\u2019existence. Pour lui, pour vous, les Stones joueront. Sans cachet, sans condition. Simplement parce que certaines histoires m\u00e9ritent d\u2019\u00eatre honor\u00e9es en musique. \u00bb<br \/>\nJe relus ce mail jusqu\u2019\u00e0 en conna\u00eetre chaque virgule, chaque inflexion.<br \/>\nLa nouvelle se r\u00e9pandit tr\u00e8s vite. Keith Richard m\u2019appela personnellement, sa voix rocailleuse trahissant une \u00e9motion rare : \u00ab Mick m\u2019a racont\u00e9. Je veux en \u00eatre. Wild Horses \u00e9tait fait pour ce moment. \u00bb<br \/>\nEt voil\u00e0 que les Stones, les p*** de Stones, acceptent de jouer pour Nordine. Une version acoustique, intime, juste pour lui. Une derni\u00e8re chanson.<br \/>\n\u00c9videmment, il fallait les faire venir \u00e0 Copenhague.<br \/>\nLe monde est parfois d\u2019une \u00e9trange bienveillance. Une compagnie a\u00e9rienne, m\u2019a contact\u00e9. Une de celles qui veulent faire du storytelling avec des paillettes dans les yeux, \u00ab Nous transportons des histoires, pas seulement des personnes, \u00bb m\u2019a \u00e9crit leur responsable. Ils aimaient l\u2019histoire. \u00ab Un \u00eatre cher \u00bb, \u00ab derni\u00e8re volont\u00e9 \u00bb, \u00ab dignit\u00e9 \u00bb, \u00ab hommage po\u00e9tique \u00bb. \u00c7a leur parlait. Un dernier voyage d\u2019amour, une c\u00e9r\u00e9monie hors du temps. La beaut\u00e9 du deuil \u00e0 l\u2019international, \u00e7a fait vendre du si\u00e8ge business. Billets pris en charge. Logistique incluse. Classe affaires. Une \u00e9quipe d\u00e9di\u00e9e. On m\u2019a m\u00eame propos\u00e9 un accompagnement \u00e9motionnel, avec h\u00f4tesses empathiques et champagne \u00e0 volont\u00e9.<br \/>\nLes r\u00e9seaux sociaux se sont empar\u00e9s de l\u2019histoire. Une femme qui veut honorer son compagnon disparu dans un ultime geste d\u2019amour. Un concert priv\u00e9 des Stones \u00e0 Copenhague. Une c\u00e9r\u00e9monie \u00e0 Nyhavn. La promesse tenue, co\u00fbte que co\u00fbte. Les gens ont fondu. On a partag\u00e9, on a lik\u00e9, on a comment\u00e9 \u00ab \u2764\ufe0f\ud83d\ude2d \u00bb<br \/>\nEt puis la municipalit\u00e9 de Copenhague s\u2019en est m\u00eal\u00e9e. Le Lord-maire lui-m\u00eame, \u00e9mu par ce r\u00e9cit d\u2019amour et de fid\u00e9lit\u00e9 qui faisait le tour des r\u00e9seaux sociaux, proposa de fermer le quai, et d\u2019inviter la presse locale. Il a parl\u00e9 de \u00ab c\u00e9l\u00e9bration de l\u2019intime dans l\u2019espace public \u00bb. C\u2019\u00e9tait \u00e0 la mode, apparemment.<br \/>\n\u00ab Notre ville a toujours c\u00e9l\u00e9br\u00e9 les histoires extraordinaires. Celle-ci m\u00e9rite un cadre \u00e0 sa hauteur. \u00bb Il promit d\u2019installer une sc\u00e8ne, des bougies, des fleurs, et m\u00eame une chorale d\u2019enfants pour faire l\u2019ouverture. C\u2019\u00e9tait devenu un \u00e9v\u00e9nement.<br \/>\nL\u2019histoire prit une ampleur que je n\u2019aurais jamais imagin\u00e9e. Des journalistes m\u2019appelaient chaque jour. Des inconnus m\u2019envoyaient des messages de soutien. Un hashtag \u2013 #PourNordine \u2013 devint viral. Des centaines, puis des milliers de personnes partageaient leurs propres histoires de perte et d\u2019attachement. Sans le vouloir, j\u2019avais touch\u00e9 une corde sensible, universelle.<br \/>\n\u00c0 ce stade, personne ne pose de questions. Tout le monde sait qu\u2019il s\u2019appelait Nordine, qu\u2019il avait ce charme discret des \u00eatres entiers. On imagine un homme r\u00e9serv\u00e9, brillant, peut-\u00eatre \u00e9crivain. Un peu trop sensible pour ce monde. Un type qui aurait souffert en silence, mais dont la pr\u00e9sence aurait marqu\u00e9 les vies. Et moi, endeuill\u00e9e mais courageuse, organisant tout \u00e7a entre deux larmes silencieuses et quelques mails urgents.<br \/>\nLes pr\u00e9paratifs s\u2019encha\u00eenaient \u00e0 une vitesse vertigineuse. Les Rolling Stones r\u00e9p\u00e9taient \u00ab Wild Horses \u00bb pour le jour J. Nyhavn se pr\u00e9parait pour accueillir la c\u00e9r\u00e9monie. Et moi\u2026<br \/>\nMoi, j\u2019\u00e9tais l\u00e0, au milieu, un peu d\u00e9pass\u00e9e, un peu ailleurs. J\u2019avais juste voulu faire quelque chose de bien. Et maintenant il y avait des journalistes, des fleurs, des discours, un pr\u00eatre sans \u00e9tiquette religieuse, et m\u00eame un food truck vegan.<br \/>\nEt puis le jour est arriv\u00e9. Ciel p\u00e2le, comme on l\u2019attendait. Pas trop de vent. Nyhavn baign\u00e9 de cette lumi\u00e8re douce qui fait croire que tout est possible.<br \/>\nDes centaines de bougies flottaient sur l\u2019eau du canal. Le lord-maire ne s\u2019\u00e9tait pas foutu de moi.<br \/>\nLa foule se tenait dans un silence presque religieux. Des visages inconnus, unis par cette histoire qui les avait touch\u00e9s au-del\u00e0 des mots. Des cam\u00e9ras discr\u00e8tes captaient l\u2019instant pour ceux qui n\u2019avaient pu faire le voyage.<br \/>\nLes Stones sont arriv\u00e9s, avec une sobri\u00e9t\u00e9 toute britannique. Mick Jagger s\u2019approcha de moi, ses yeux cherchant les miens. Dans ce regard \u00e9chang\u00e9, je crus lire qu\u2019il avait peut-\u00eatre devin\u00e9. Mais il se contenta de serrer ma main dans les siennes. Il n\u2019a rien dit. Il a juste hoch\u00e9 la t\u00eate.<br \/>\nRon Wood, me fit un clin d\u2019oeil timide. Keith, quant \u00e0 lui me proposa une cigarette, m\u00eame si c\u2019\u00e9tait interdit.<br \/>\nJe regardais tout \u00e7a comme \u00e0 travers une vitre. La foule s\u2019\u00e9tait amass\u00e9e. Des centaines de gens. Des curieux, des \u00e9mus, des gens qui n\u2019avaient jamais connu Nordine, mais qui avaient lu, partag\u00e9, comment\u00e9.<br \/>\nEt quand les premi\u00e8res notes de Wild Horses ont r\u00e9sonn\u00e9 au bord du canal, plus rien n\u2019a boug\u00e9\u2026 C\u2019\u00e9tait beau. Pas spectaculaire. Juste\u2026 beau.<br \/>\nLa voix de Jagger, \u00e0 la fois fragile et puissante, portait l\u2019\u00e9motion \u00e0 son paroxysme. \u00ab Let\u2019s do some living After we die\u2026 \u00bb Ces paroles semblaient soudain avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9crites pour ce moment pr\u00e9cis, pour Nordine, pour moi.<br \/>\nLes larmes coulaient librement sur les visages autour de moi. Des inconnus se tenaient par les \u00e9paules, unis dans cette catharsis collective. M\u00eame moi, j\u2019ai pas pu faire semblant. \u00c7a m\u2019a travers\u00e9e. Tous ces souvenirs. Toutes ces nuits. Tout ce qu\u2019il avait enregistr\u00e9, support\u00e9, port\u00e9. Nordine. Mon Nordine.<br \/>\nPuis, le moment est arriv\u00e9. Je suis mont\u00e9e sur la petite sc\u00e8ne. Une bo\u00eete m\u2019attendait. Une belle caisse en bois clair. Les gens se sont tus. Certains ont joint les mains. Une femme a sanglot\u00e9 doucement. La musique continuait, mais tous les regards convergeaient vers ce moment de r\u00e9v\u00e9lation ultime.<br \/>\nLe maire de Copenhague, attendait debout pr\u00e8s du canal.<br \/>\nLa caisse s\u2019ouvrit lentement, et au lieu d\u2019une urne \u00e9l\u00e9gante, j\u2019en sorti un magnifique HP Probook 4540s de 2012. R\u00e2p\u00e9, caboss\u00e9, avec des autocollants sur la coque. Pr\u00e9nom Nordine, Nom Atteur.<br \/>\nPersonne n\u2019a compris, tout de suite. Un murmure de confusion parcourut l\u2019assembl\u00e9e. Les cam\u00e9ras zoom\u00e8rent sur cette incongruit\u00e9. Il y a eu un blanc. Un flottement. Un bug collectif. Le groupe lui-m\u00eame h\u00e9sita une fraction de seconde avant de poursuivre la chanson.<br \/>\nEt puis\u2026 rien. Pas de cris. Pas de rires. Juste un silence \u00e9trange, respectueux. Comme si tout le monde avait compris. Ou d\u00e9cid\u00e9 de comprendre. Certains ont baiss\u00e9 les yeux. D\u2019autres ont souri. Doucement. Comme si, finalement, tout prenait sens. C\u2019\u00e9tait pas un homme. Pas un amant. Pas un \u00e9crivain. C\u2019\u00e9tait un compagnon. Une m\u00e9moire. Une pr\u00e9sence.<br \/>\nSous les derni\u00e8res notes de \u00ab Wild Horses, \u00bb j\u2019ouvris d\u00e9licatement le ventre de Nordine pour en extraire son disque dur \u2013 son \u00e2me, en quelque sorte. J\u2019ai tenu Nordine un instant contre moi, comme on serre un vieux pull. Puis je l\u2019ai confi\u00e9 au maire qui, avec une solennit\u00e9 intacte, le pla\u00e7a dans une petite embarcation illumin\u00e9e de bougies.<br \/>\nElle s\u2019\u00e9loigna lentement sur les eaux calmes du canal, emportant avec elle un chapitre de ma vie. Et les Stones ont rejou\u00e9 l\u2019intro, un peu plus fort. Parce que parfois, il faut augmenter le volume pour regarder s\u2019\u00e9loigner les choses ou les gens qui ont compt\u00e9.<br \/>\nTandis que la nuit enveloppait Nyhavn, des milliers de lumi\u00e8res de t\u00e9l\u00e9phones portables s\u2019allum\u00e8rent spontan\u00e9ment, cr\u00e9ant une vo\u00fbte \u00e9toil\u00e9e au-dessus du canal. Dans ce moment suspendu, quelque chose de profond\u00e9ment humain s\u2019\u00e9tait manifest\u00e9 \u2013 notre capacit\u00e9 \u00e0 insuffler une \u00e2me dans l\u2019inanim\u00e9, \u00e0 tisser des liens avec ce qui nous entoure, \u00e0 trouver du sens dans l\u2019attachement, m\u00eame avec ces objets qui, sans \u00eatre vivants, sont pourtant impr\u00e9gn\u00e9s de notre humanit\u00e9.<br \/>\nJe ne sais pas ce que je pense vraiment de la r\u00e9incarnation. Mais parfois, je me dis que si l\u2019univers a un sens, si je m\u00e8ne bien ma vie, si je suis pas trop une connasse, j\u2019aurai peut-\u00eatre droit \u00e0 une seconde vie. Si je suis une bonne personne, tendre, un peu dr\u00f4le, mais pas trop\u2026 un peu triste mais pas trop non plus\u2026<br \/>\nEt si je reste gentille avec les gens, et que je fais pas trop de fautes d\u2019orthographe. j\u2019aurai peut-\u00eatre le privil\u00e8ge de revenir sous la forme d\u2019un chat d\u2019appartement. Me pr\u00e9lasser longuement au soleil, dormir quatorze heures par jour, recevoir des caresses \u00e0 volont\u00e9, voir mes moindres d\u00e9sirs \u00eatre devin\u00e9s, et combl\u00e9s au moindre miaulement. Vivre la vie d\u2019un \u00eatre souverain, \u00e0 qui personne ne demande jamais rien, qu\u2019on laisse r\u00eaver, manger, s\u2019\u00e9tirer, qu\u2019on aime inconditionnellement, pour qui on ferait tout sans qu\u2019il ait \u00e0 demander et qu\u2019on trouve magnifique, m\u00eame quand il se l\u00e8che le post\u00e9rieur.<br \/>\nEn attendant, c\u2019\u00e9tait au tour de Nordine de se r\u00e9incarner. Je lui ai trouv\u00e9 un nouveau corps. Plus vif, plus v\u00e9loce. Et j\u2019y ai gliss\u00e9 sa conscience, enfin, son disque dur. Tout ce qu\u2019il savait de moi, tout ce qu\u2019il avait vu, tout ce qu\u2019on avait construit. Il s\u2019est rallum\u00e9 tout de suite, comme si de rien n\u2019\u00e9tait. Avec ce petit bruit de ventilation qui semblait me dire : \u00ab C\u2019est reparti, mon kiki ! \u00bb<br \/>\nEt c\u2019est depuis le nouveau clavier derri\u00e8re lequel sa m\u00e9moire a trouv\u00e9 refuge, que je vous raconte cette histoire improbable : Celle de Nordine Atteur qui a, l\u2019espace d\u2019un instant, rappel\u00e9 \u00e0 des milliers de personnes notre besoin fondamental de connexion.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nordine est mort ce matin. Enfin, c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t il y a quelques jours, et il devait \u00eatre midi, mais \u00e7a faisait moins styl\u00e9 comme intro. Cela fait d\u00e9j\u00e0 quelques ann\u00e9es qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s en forme. On avait tout essay\u00e9. Des soins, des transplantations exp\u00e9rimentales, des op\u00e9rations un peu \u00e0 l\u2019arrache mais pleines d\u2019espoir. 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