{"id":14811,"date":"2025-07-01T18:29:39","date_gmt":"2025-07-01T17:29:39","guid":{"rendered":"https:\/\/algeriepresse.dz\/?p=14811"},"modified":"2025-07-01T18:29:39","modified_gmt":"2025-07-01T17:29:39","slug":"boudiaf-ou-va-lalgerie-une-pulsion-sociale-inachevee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/algeriepresse.dz\/?p=14811","title":{"rendered":"Boudiaf : O\u00f9 va l\u2019Alg\u00e9rie ?  Une pulsion sociale inachev\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p>Rendre hommage \u00e0 feu Mohamed Boudiaf ne peut se faire sans penser \u00e0 ce que l\u2019on pourrait nommer \u00ab\u202fl\u2019antigonisation\u202f\u00bb de la trag\u00e9die politico-sociale en Alg\u00e9rie.<br \/>\nS\u2019il reste un discours politique capable d\u2019engendrer une \u00ab\u202fcitoyennet\u00e9 capacitaire\u202f\u00bb, c\u2019est bien celui des derniers mots que Boudiaf pronon\u00e7a avant de s\u2019effondrer, fauch\u00e9 par des balles assassines. Il y a dans cette ultime adresse quelque chose d\u2019irr\u00e9ductible : un appel \u00e0 la dignit\u00e9, \u00e0 la responsabilit\u00e9, \u00e0 une reconstruction int\u00e9rieure du politique, non pas sur le mode de la d\u00e9magogie ou de la promesse, mais \u00e0 partir d\u2019un effort de lucidit\u00e9.<br \/>\nLa maturit\u00e9 sociale se manifeste dans le savoir, d\u00e8s lors qu\u2019il engage la dignit\u00e9 de penser. C\u2019est bien ce savoir-l\u00e0, port\u00e9 par le discours de Boudiaf, qui a permis f\u00fbt-ce bri\u00e8vement \u00e0 la population alg\u00e9rienne de renouer un lien de citoyennet\u00e9 vivante. Faire \u00e9merger la politique par l\u2019\u00e9l\u00e9vation du savoir, c\u2019est refuser de r\u00e9duire la communication sociopolitique \u00e0 une simple sc\u00e8ne d\u2019opinion. C\u2019est permettre, au contraire, l\u2019av\u00e8nement d\u2019un lien social en devenir, capable de se d\u00e9centrer, de se transformer, sans se perdre dans le mim\u00e9tisme des \u00ab\u202fd\u00e9mocraties gestionnaires\u202f\u00bb.<br \/>\nCar il ne suffit pas de singer les formes, encore faut-il les habiter d\u2019un souffle. Et ce souffle, Boudiaf avait tent\u00e9 de le raviver, en sachant peut-\u00eatre qu\u2019il signait par l\u00e0 m\u00eame son arr\u00eat de mort.<br \/>\nDire que Boudiaf incarne \u00ab\u202fl\u2019antigonisation\u202f\u00bb de la politique, c\u2019est le rapprocher de la figure tragique d\u2019Antigone, qui r\u00e9siste au pouvoir au nom d\u2019une loi \u00e9thique sup\u00e9rieure. Comme elle, Boudiaf a port\u00e9 une parole politique intransigeante, fond\u00e9e sur la dignit\u00e9, le savoir et la justice, en rupture avec les logiques d\u2019un pouvoir corrompu. Sa mort n\u2019est pas accidentelle, elle symbolise le prix d\u2019une fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 un id\u00e9al, dans un syst\u00e8me incapable de tol\u00e9rer une parole trop droite. Ainsi, il n\u2019a pas fait de la politique pour gouverner, mais pour r\u00e9veiller la conscience d\u2019un peuple, quitte \u00e0 en mourir. En cela, il incarne une politique du courage, de la v\u00e9rit\u00e9 et du sacrifice plus proche de la trag\u00e9die que de la gestion.<br \/>\nFeu Mohamed Boudiaf avait une vision limpide de l\u2019islamisme int\u00e9griste, qu\u2019il exprimait avec une clart\u00e9 aujourd\u2019hui encore in\u00e9gal\u00e9e : \u00ab\u202fJe suis contre ceux qui veulent imposer leur vision de Dieu aux autres. Et je suis contre ceux qui tuent au nom de Dieu\u00bb.<br \/>\nCette parole n\u2019\u00e9tait pas une posture morale, encore moins un slogan : c\u2019\u00e9tait l\u2019expression d\u2019une lucidit\u00e9 politique radicale, qui tranchait avec la confusion ambiante y compris celle de certains adeptes du \u00ab\u202fconsensus\u202f\u00bb de Sant\u2019Egidio. \u00c0 force de banaliser les antagonismes, ceux-ci refusaient de voir que l\u2019Alg\u00e9rie pouvait bel et bien\u00a0\u00bb devenir l\u2019Iran. \u00ab\u00a0Leur d\u00e9sir de paix imm\u00e9diate occultait les m\u00e9tastases mentales d\u2019un islamisme structurant l\u2019inconscient collectif, interdisant toute pens\u00e9e critique.<br \/>\nJe ne parlerai pas ici d\u2019une vision proph\u00e9tique de Mohamed Boudiaf, mais d\u2019un r\u00e9alisme habit\u00e9 par le refus de l\u2019id\u00e9ologisation. Sa parole \u00e9chappait aux r\u00e9citations programmatiques, il ne s\u2019agenouillait ni devant la rente p\u00e9troli\u00e8re, ni devant l\u2019\u00e9conomie lib\u00e9rale, tout en passant au crible les impasses du stalinisme. Il appelait \u00e0 un\u00a0\u00bb socialisme du r\u00e9el,\u00a0\u00bb un socialisme contre la soci\u00e9t\u00e9 du m\u00e9pris, pour reprendre la formule du sociologue Axel Honneth. \u00ab Un socialisme o\u00f9 la dignit\u00e9 ne serait pas un mot creux, mais un acte quotidien, concret, politique. \u00bb<br \/>\nEn r\u00e9\u00e9coutant ses entretiens, un \u00e9cho me traverse : le Hirak. Mais pas celui des pancartes. Celui des failles. Car le Hirak aussi, en cherchant \u00e0 se structurer, a souvent reproduit un mim\u00e9tisme d\u00e9mocratique, allant jusqu\u2019\u00e0 s\u2019identifier \u00e0 des penseurs r\u00e9actionnaires comme Gustave Le Bon, dont la psychologie des foules essentialise l\u2019identit\u00e9 alg\u00e9rienne, \u00e0 rebours m\u00eame d\u2019un \u00c9tat de droit vivant. Cet \u00ab\u00a0\u00c9tat de droit,\u00a0\u00bb devenu concept passe-partout, trop souvent vid\u00e9 de substance, ob\u00e9it \u00e0 son tour aux injonctions de la r\u00e9ification.<br \/>\nSur ce point, Cynthia Fleury \u00e9claire finement le ph\u00e9nom\u00e8ne : \u00ab\u202fLa r\u00e9ification est une pathologie politique qui transforme le citoyen en chose, en simple agent d\u2019opinion ou de consommation. Elle emp\u00eache la subjectivation d\u00e9mocratique.\u202f\u00bb<\/p>\n<h3 style=\"text-align: center;\"><strong>Les pathologies de la d\u00e9mocratie<\/strong><\/h3>\n<p>Faire une analyse du discours de Boudiaf sans r\u00e9action \u00e9motionnelle, c\u2019est donc ouvrir des passerelles, plut\u00f4t que de se perdre dans la rigidification des mod\u00e8les.<br \/>\nLui rendre hommage, ce n\u2019est pas s\u2019y identifier, c\u2019est entendre ce qu\u2019il a tent\u00e9 d\u2019incarner : un pr\u00e9sident peut-\u00eatre le seul, qui a franchi le seuil de la conflictualit\u00e9 sociale et politique, en interpellant directement la jeunesse. Il leur disait de b\u00e9tonner leurs projets, directement contre les formes de pr\u00e9carit\u00e9. Il les appelait \u00e0 l\u2019esprit critique, non \u00e0 la plainte ou \u00e0 l\u2019imitation.<br \/>\nCette interpellation subjective, celle d\u2019un homme qui ne fuyait ni le conflit ni le doute, devrait aujourd\u2019hui \u00eatre le point d\u2019orgue d\u2019une insurrection pacifique. Une insurrection de la pens\u00e9e, contre les ravages du fanatisme, mais aussi contre\u00a0\u00bb la s\u00e9duction capitaliste\u00a0\u00bb, devenue elle aussi une \u00ab\u00a0liturgie\u00a0\u00bb une dimension hallucin\u00e9e de l\u2019ali\u00e9nation.<br \/>\nDans cette optique, Boudiaf, bien qu\u2019inspir\u00e9 par certaines formes occidentales du savoir, n\u2019a jamais reproduit leurs mod\u00e8les. Son dire subjectif impulsait un\u00a0\u00bb d\u00e9centrement\u00a0\u00bb radical, une politique de la lucidit\u00e9, dans un monde o\u00f9 penser autrement, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 r\u00e9sister.<br \/>\nDevant une ali\u00e9nation qui d\u00e9sagr\u00e8ge jusqu\u2019au lien social, peut-on aujourd\u2019hui encore se permettre de renouer avec cette\u00a0\u00bb utopie r\u00e9aliste\u00a0\u00bb que portait Boudiaf ?<br \/>\nUne utopie sans illusion, mais enracin\u00e9e dans le r\u00e9el ; une utopie qui n\u2019appelait ni au r\u00eave creux ni \u00e0 la soumission, mais \u00e0 l\u2019effort de penser, de construire, \u00ab de r\u00e9sister. \u00bb<br \/>\nSe permettre de renouer avec cette utopie, c\u2019est refuser les \u00ab automatismes du d\u00e9sespoir, \u00bb c\u2019est r\u00e9inscrire la lucidit\u00e9 dans l\u2019acte politique. C\u2019est r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019appel d\u2019une parole qui n\u2019a pas cherch\u00e9 \u00e0 plaire, mais \u00e0 r\u00e9veiller. \u00ab Une parole sans promesse spectaculaire \u00bb, mais anim\u00e9e par la volont\u00e9 d\u2019\u00e9mancipation.<br \/>\nEn cela, rendre hommage \u00e0 Mohamed Boudiaf, ce n\u2019est pas s\u2019enfermer dans une nostalgie, ni sacraliser un nom. C\u2019est r\u00e9entendre le souffle d\u2019un dire qui voulait remettre la soci\u00e9t\u00e9 debout, par la responsabilit\u00e9, la dignit\u00e9 et la maturit\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Rendre hommage \u00e0 feu Mohamed Boudiaf ne peut se faire sans penser \u00e0 ce que l\u2019on pourrait nommer \u00ab\u202fl\u2019antigonisation\u202f\u00bb de la trag\u00e9die politico-sociale en Alg\u00e9rie. S\u2019il reste un discours politique capable d\u2019engendrer une \u00ab\u202fcitoyennet\u00e9 capacitaire\u202f\u00bb, c\u2019est bien celui des derniers mots que Boudiaf pronon\u00e7a avant de s\u2019effondrer, fauch\u00e9 par des balles assassines. 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