{"id":14891,"date":"2025-07-07T18:46:29","date_gmt":"2025-07-07T17:46:29","guid":{"rendered":"https:\/\/algeriepresse.dz\/?p=14891"},"modified":"2025-07-07T18:46:29","modified_gmt":"2025-07-07T17:46:29","slug":"resilience-ou-desalienation-le-choix-de-fanon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/algeriepresse.dz\/?p=14891","title":{"rendered":"R\u00e9silience ou d\u00e9sali\u00e9nation:  Le choix de Fanon"},"content":{"rendered":"<h3>\n(Deuxi\u00e8me partie et fin)<\/h3>\n<p>Je venais tout juste d\u2019achever mon texte sur Fanon, centr\u00e9 sur son immersion clinique, lorsque je suis tomb\u00e9 sur une chronique du sociologue Rabeh Sebaa, que j\u2019ai lue avec grand int\u00e9r\u00eat.<br \/>\nToutefois, un point m\u2019a sembl\u00e9 suffisamment important pour m\u00e9riter qu\u2019on s\u2019y arr\u00eate. En effet, une question se pose : la notion de r\u00e9silience peut-elle r\u00e9ellement s\u2019inscrire sous l\u2019\u00e9gide de Fanon, lorsqu\u2019on sait \u00e0 quel point ce terme a \u00e9t\u00e9 galvaud\u00e9, notamment par le psy \u00ab multi-cartes \u00bb qu\u2019est le fameux Cyrulnik ?<br \/>\n\u00c0 cet \u00e9gard, pour entrer dans cette cogitation que je voudrais vertueuse, je dirais, en guise de pr\u00e9ambule, que Fanon aurait probablement pens\u00e9 la r\u00e9silience non pas comme\u00a0\u00bb un retour \u00e0 la norme\u00a0\u00bb, mais comme une forme de clinique de la dignit\u00e9.<br \/>\nL\u00e0 o\u00f9 Boris Cyrulnik inscrit la r\u00e9silience dans une dynamique d\u2019ajustement \u00e0\u00a0\u00bb la norme sociale\u00a0\u00bb bless\u00e9e en valorisant la capacit\u00e9 \u00e0 rebondir, \u00e0 se \u00ab r\u00e9parer \u00bb dans les cadres existants, Fanon, lui fait de la blessure elle-m\u00eame le lieu d\u2019un surgissement du sujet.<br \/>\nNon pas en tant qu\u2019il se r\u00e9pare, mais\u00a0\u00bb en tant qu\u2019il se constitue \u00e0 rebours de l\u2019ordre normatif qui l\u2019a mutil\u00e9.\u00a0\u00bb<br \/>\nLa r\u00e9silience, chez Fanon, ne serait donc jamais adaptation, mais transgression. C\u2019est dans ce sillage qu\u2019il me semble opportun, voire indispensable, de commencer par clarifier ce que signifie, chez Fanon \u00ab l\u2019\u00e9thique du soin\u00a0\u00bb \u00bb.<br \/>\nPour d\u00e9crypter le champ de la r\u00e9silience, il faut rappeler qu\u2019elle n\u2019est ni une simple attitude \u00e0 redresser, ni un retour \u00e0 l\u2019\u00e9quilibre. Elle rel\u00e8ve plut\u00f4t, pour reprendre l\u2019expression de Cynthia Fleury, d\u2019un\u00a0\u00bb agir dans la blessure\u00a0\u00bb, autrement dit, d\u2019un processus de subjectivation lucide.<br \/>\nC\u2019est dans cette dynamique que Fanon aurait pu penser l\u2019enjeu de la d\u00e9sali\u00e9nation. Non comme adaptation \u00e0 l\u2019ordre existant, mais comme passage par la souffrance, par le conflit, par l\u2019\u00e9mergence d\u2019un sujet capable de se reconstituer\u00a0\u00bb sans se soumettre.\u00a0\u00bb<br \/>\nCette orientation s\u2019est d\u00e9j\u00e0 manifest\u00e9e dans l\u2019ancrage initial de Fanon \u00e0 la psychoth\u00e9rapie institutionnelle, dont il partageait les principes fondateurs.<br \/>\nToutefois, tout en adh\u00e9rant \u00e0 ses vis\u00e9es \u00e9mancipatrices, Fanon y a introduit une\u00a0\u00bb jonction critique\u00a0\u00bb et incisive, en tra\u00e7ant une ligne de rupture propre \u00e0 sa pens\u00e9e : il a d\u00e9plac\u00e9 la clinique du seul espace institutionnel vers un \u00ab\u00a0acte politique\u00a0\u00bb de d\u00e9sali\u00e9nation du sujet colonis\u00e9 au croisement du soin, de l\u2019histoire et de la dignit\u00e9.<br \/>\nFrantz Fanon partage avec la psychoth\u00e9rapie institutionnelle (Oury, Tosquelles) une critique de la\u00a0\u00bb psychiatrie asilaire\u00a0\u00bb et de ses effets de s\u00e9gr\u00e9gation, mais il s\u2019en distingue fondamentalement par son ancrage dans la situation coloniale, qui transforme le cadre clinique en v\u00e9ritable terrain politique.<br \/>\nL\u00e0 o\u00f9 la psychoth\u00e9rapie institutionnelle cherche \u00e0 transformer l\u2019h\u00f4pital psychiatrique pour soigner, Fanon pense que c\u2019est l\u2019ordre colonial lui-m\u00eame qui produit la maladie mentale, en tant que structure g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e d\u2019ali\u00e9nation.<br \/>\nFanon ne cherche pas \u00e0 \u00ab r\u00e9adapter \u00bb le sujet \u00e0 un syst\u00e8me malade. Il appelle \u00e0 une d\u00e9sali\u00e9nation radicale, parfois violente, o\u00f9 le soin devient un geste subjectif et politique de rupture.<br \/>\nMais attention ici \u00e0 une confusion aujourd\u2019hui courante : le soin, chez Fanon, ne saurait \u00eatre confondu avec la th\u00e9rapie. Le soin n\u2019est pas th\u00e9rapeutique au sens m\u00e9dical, normatif ou adaptatif. Il ne vise pas la gu\u00e9rison entendue comme restauration d\u2019un \u00e9quilibre pr\u00e9alable ou comme normalisation du comportement. Le soin, dans sa perspective, est un acte existentiel, symbolique, politique. Il ne s\u2019agit pas de r\u00e9parer le sujet, mais d\u2019ouvrir un espace o\u00f9 il puisse advenir dans et contre l\u2019ali\u00e9nation. Le soin v\u00e9ritable, selon Fanon, ne passe ni par la m\u00e9dication seule ni par le protocole, mais par la conflictualit\u00e9, la parole, la travers\u00e9e du r\u00e9el.<br \/>\nFanon analyse la colonisation du langage : le colonis\u00e9 perd sa voix propre, son acc\u00e8s au symbolique. Le travail clinique doit alors passer par la travers\u00e9e du mutisme impos\u00e9 et du refoul\u00e9 historique, pour reconstruire un dire subjectif. Dans certaines situations extr\u00eames, la violence devient un acte de\u00a0\u00bbreconstitution du sujet.\u00a0\u00bb Elle permet au colonis\u00e9 de se r\u00e9approprier son corps, son histoire, son \u00eatre, en rupture avec les images impos\u00e9es<br \/>\nL\u00e0 o\u00f9 la psychoth\u00e9rapie institutionnelle cherche \u00e0 soigner dans l\u2019institution, Fanon propose une clinique de la d\u00e9sali\u00e9nation du monde. Le soin ne passe pas par l\u2019adaptation, mais par le conflit, la parole, la r\u00e9volte, et la \u00ab reconqu\u00eate d\u2019une dignit\u00e9 subjective vol\u00e9e. \u00bb<br \/>\nProposer une lecture fanonienne aujourd\u2019hui implique de recentrer l\u2019analyse clinique sur ce que j\u2019appellerais \u00ab\u00a0la dignit\u00e9 de la subjectivit\u00e9 vol\u00e9e.\u00a0\u00bb Il ne s\u2019agit pas de cantonner cette r\u00e9flexion \u00e0 la quincaillerie \u00ab\u00a0th\u00e9rapeutique du neuronal\u00a0\u00bb, cette approche qui esquive la subjectivit\u00e9 en la r\u00e9duisant \u00e0 des circuits ou \u00e0 des dysfonctionnements biochimiques.<br \/>\nOr, la subjectivit\u00e9, chez Fanon comme chez Freud ou Lacan, c\u2019est d\u2019abord la sexualit\u00e9. Non pas au sens purement organique ou pulsionnel, mais comme faille constitutive du rapport au monde, comme d\u00e9faut du rapport sexuel ; c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019un rapport harmonieux, d\u2019une compl\u00e9mentarit\u00e9 naturelle entre les sexes, les corps ou les identit\u00e9s symboliques. Une impossibilit\u00e9 que la sexualit\u00e9 biologique ne peut ni combler, ni r\u00e9parer.<br \/>\nCette acceptation du d\u00e9faut, du non-rapport, permettrait \u00e0 mon sens de subvertir ce que Fanon nomme la \u00ab n\u00e9grophobie int\u00e9rioris\u00e9e \u00bb. Non pas en restaurant une harmonie imaginaire avec soi ou avec l\u2019autre, mais en assumant qu\u2019il n\u2019y a pas de rapport sexuel, au sens lacanien et donc pas de totalit\u00e9 \u00e0 restaurer.<br \/>\nLa subjectivit\u00e9 ne peut \u00e9merger qu\u2019en se construisant \u00e0 partir du manque, de la faille, de la division du sujet. C\u2019est l\u00e0 que Fanon ouvre un espace v\u00e9ritablement subversif : celui d\u2019un sujet qui ne se r\u00e9pare pas, mais qui se r\u00e9invente hors\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb des identifications racialis\u00e9es,\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb en assumant son alt\u00e9rit\u00e9, sa voix, son incompl\u00e9tude. Enfin, dans l\u2019\u00e9laboration clinique de Fanon, je ne vois pas appara\u00eetre un processus de gu\u00e9rison, mais une v\u00e9ritable r\u00e9invention du sujet, dans et contre la blessure.<br \/>\nC\u2019est l\u00e0, \u00e0 mes yeux, le v\u00e9ritable gage de f\u00e9condit\u00e9 qu\u2019il nous laisse en h\u00e9ritage : non pas une r\u00e9paration, mais une subjectivation lucide, conflictuelle, port\u00e9e par la dignit\u00e9 retrouv\u00e9e.<br \/>\nAutrement dit, comme il l\u2019\u00e9crit lui-m\u00eame : \u00ab Le cerveau ne gu\u00e9rit pas la colonisation. \u00bb Et cette phrase dit tout : elle oppose \u00e0 la psychiatrie positiviste une lecture clinique d\u00e9sali\u00e9nante, qui remet en question l\u2019\u00c9cole de psychiatrie d\u2019Alger, et plus largement les nouveaux\u00a0\u00bb ayatollahs de l\u2019eug\u00e9nisme\u00a0\u00bb d\u00e9mocratique, ces techniciens du psychisme qui cajolent la parole algorithmique au d\u00e9triment de la faille subjective.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(Deuxi\u00e8me partie et fin) Je venais tout juste d\u2019achever mon texte sur Fanon, centr\u00e9 sur son immersion clinique, lorsque je suis tomb\u00e9 sur une chronique du sociologue Rabeh Sebaa, que j\u2019ai lue avec grand int\u00e9r\u00eat. 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