{"id":15527,"date":"2025-08-09T22:37:03","date_gmt":"2025-08-09T21:37:03","guid":{"rendered":"http:\/\/algeriepresse.dz\/?p=15527"},"modified":"2025-08-10T20:01:05","modified_gmt":"2025-08-10T19:01:05","slug":"rai-la-memoire-disputee-dun-genre-vivant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/algeriepresse.dz\/?p=15527","title":{"rendered":"Ra\u00ef  : La m\u00e9moire disput\u00e9e d\u2019un genre vivant"},"content":{"rendered":"<p>Alors que Sidi Bel Abb\u00e8s vient d\u2019accueillir les premiers jours du festival du ra\u00ef \u2013 une \u00e9dition exceptionnelle marquant les 40 ans de l\u2019\u00e9v\u00e9nement \u2013, les vieilles pol\u00e9miques sur les origines de ce genre musical refont surface. Pourtant, le ra\u00ef n\u2019est pas n\u00e9 d\u2019un seul lieu : il est n\u00e9 d\u2019un besoin de dire, de transgresser, de vivre. Et s\u2019il a brill\u00e9 \u00e0 Oran, c\u2019est parce que cette ville a su accueillir l\u2019indiscipline comme un art.<\/p>\n<p>Chaque ann\u00e9e, c\u2019est le m\u00eame refrain : \u00e0 l\u2019approche du festival du ra\u00ef de Sidi Bel Abb\u00e8s, la question revient comme un disque ray\u00e9 \u2013 \u201cMais au fond, le ra\u00ef, il vient d\u2019o\u00f9 ?\u201d Est-il abassi, t\u00e9mouchentois, oranais ? Faut-il cr\u00e9diter Cheikha Rimitti, Cheikh Hamada ou les meddahates anonymes pour sa naissance ? Faut-il chercher dans le melhoun rural, les caf\u00e9s chantants ou les cabarets interlopes de l\u2019apr\u00e8s-ind\u00e9pendance ?<\/p>\n<p>Cette bataille pour l\u2019origine, aussi passionn\u00e9e soit-elle, r\u00e9duit souvent la richesse du ra\u00ef \u00e0 une querelle de clocher. Or le ra\u00ef, avant d\u2019\u00eatre un drapeau qu\u2019on brandit, est une travers\u00e9e. Une insoumission. Il est n\u00e9 dans les interstices de la soci\u00e9t\u00e9 : entre le sacr\u00e9 et le profane, entre la darbouka et l\u2019accord\u00e9on, entre la femme interdite et la parole d\u00e9li\u00e9e. Il est n\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on chante la vie, m\u00eame quand elle fait mal.<\/p>\n<p>Cette ann\u00e9e, le festival f\u00eate ses 40 ans. Il sera exceptionnellement c\u00e9l\u00e9br\u00e9 dans deux villes : \u00e0 Sidi Bel Abb\u00e8s du 7 au 10 ao\u00fbt, puis \u00e0 Oran du 18 au 21 ao\u00fbt.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: center;\">Oran, l\u2019Ath\u00e8nes indocile<\/h3>\n<p>Il faut le dire : Oran n\u2019a pas \u201cinvent\u00e9\u201d le ra\u00ef, mais Oran a \u00e9t\u00e9 son ferment, son acc\u00e9l\u00e9rateur, son th\u00e9\u00e2tre. C\u2019est \u00e0 Oran que le ra\u00ef est pass\u00e9 de la parole des marginalis\u00e9s \u00e0 une culture populaire assum\u00e9e. Dans les ann\u00e9es 70-80, cette ville offrait ce que peu d\u2019autres savaient offrir : une sc\u00e8ne, un public, une nuit, une modernit\u00e9 musicale, une ambiance o\u00f9 l\u2019audace n\u2019\u00e9tait pas seulement tol\u00e9r\u00e9e, mais presque attendue.<\/p>\n<p>Comparer Oran \u00e0 Ath\u00e8nes peut sembler audacieux \u2013 voire d\u00e9plac\u00e9. Et pourtant : Ath\u00e8nes n\u2019a pas invent\u00e9 toutes les id\u00e9es grecques, elle les a rassembl\u00e9es. Oran a \u00e9t\u00e9 cette agora musicale o\u00f9 les voix de l\u2019int\u00e9rieur, venues de Sidi Bel Abb\u00e8s, A\u00efn T\u00e9mouchent, Mascara, Relizane ou Sa\u00efda, ont trouv\u00e9 un espace d\u2019expression qu\u2019aucune ville n\u2019aurait pu leur offrir sans condition.<\/p>\n<p>Oran a accept\u00e9 l\u2019inacceptable : la femme qui chante, le jeune qui crie son ivresse, l\u2019homme sans dipl\u00f4me mais avec une po\u00e9sie crue dans la gorge. C\u2019est cette indiscipline, cette d\u00e9sob\u00e9issance joyeuse, qu\u2019Oran a su transformer en culture.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: center;\">Une musique qui change, une \u00e2me qui r\u00e9siste<\/h3>\n<p>Depuis deux d\u00e9cennies, le ra\u00ef est en mutation. La g\u00e9n\u00e9ration actuelle \u2013 celle de nouveaux chebs, ou encore des beatmakers de Tlemcen \u00e0 Paris \u2013 utilise les codes du ra\u00ef mais les tord, les hybridise, les pousse ailleurs : vers la trap, l\u2019\u00e9lectro, l\u2019afrobeat. Certains crient \u00e0 la perte, d\u2019autres parlent de continuit\u00e9. Mais le ra\u00ef a toujours \u00e9t\u00e9 une musique du bricolage, de la transformation, de l\u2019adaptation.<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0 dans les ann\u00e9es 1980, les chebs int\u00e9graient le synth\u00e9, scandaient des v\u00e9rit\u00e9s sociales dans un dialecte sans concession. Aujourd\u2019hui, les paroles sont parfois moins audibles, mais l\u2019intention reste : dire ce qui ne se dit pas, exister \u00e0 contre-courant.<\/p>\n<p>La nostalgie du \u201cvrai ra\u00ef\u201d n\u2019est pas neuve. Mais ce qui fait le ra\u00ef, ce n\u2019est pas sa forme : c\u2019est sa fonction. Il reste la voix des sans-voix, la chronique des nuits populaires, l\u2019\u00e9cho des d\u00e9sirs non conformes.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: center;\">De l\u2019oubli programm\u00e9 \u00e0 la m\u00e9moire collective<\/h3>\n<p>Il y a, cependant, une trag\u00e9die silencieuse : l\u2019effacement de cette culture dans les r\u00e9cits officiels. Le ra\u00ef n\u2019a pas de mus\u00e9e, peu d\u2019archives, pas de reconnaissance institutionnelle digne de son rayonnement. L\u2019\u00c9tat ne l\u2019a jamais vraiment reconnu. Quant aux artistes eux-m\u00eames, nombreux sont morts dans l\u2019oubli, dans l\u2019exil, dans le silence.<\/p>\n<p>Et pourtant, le ra\u00ef a port\u00e9 les \u00e9motions d\u2019un peuple. Il a dit l\u2019Alg\u00e9rie autrement. Il a travers\u00e9 les fronti\u00e8res, conquis les festivals, fait danser les foules de Tokyo \u00e0 Montr\u00e9al. Mais chez lui, il continue de d\u00e9ranger.<\/p>\n<p>Alors, faut-il vraiment se battre pour savoir o\u00f9 le ra\u00ef est n\u00e9 ? Il est temps de poser une autre question : comment faire vivre cette m\u00e9moire ? Comment transmettre ce souffle \u00e0 une jeunesse qui n\u2019a pas connu les ann\u00e9es cassette, mais fredonne encore, sans le savoir, les refrains d\u2019un genre qui refuse de mourir ?<\/p>\n<p>Le festival de ra\u00ef ne devrait pas \u00eatre un lieu de querelles g\u00e9ographiques, mais un espace de reconnaissance, de transmission, de dialogue. Il faut raconter les femmes invisibles du ra\u00ef, les exil\u00e9s de Barb\u00e8s, les producteurs oubli\u00e9s, les ing\u00e9nieurs du son qui ont capt\u00e9 la fi\u00e8vre d\u2019une \u00e9poque. Car le ra\u00ef n\u2019est pas une statue \u00e0 polir. C\u2019est une musique d\u2019errance et de r\u00e9sistance. Une m\u00e9moire vivante. Une \u00e9nergie. Une blessure qui danse. Et c\u2019est cela, finalement, qui en fait sa plus belle origine<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alors que Sidi Bel Abb\u00e8s vient d\u2019accueillir les premiers jours du festival du ra\u00ef \u2013 une \u00e9dition exceptionnelle marquant les 40 ans de l\u2019\u00e9v\u00e9nement \u2013, les vieilles pol\u00e9miques sur les origines de ce genre musical refont surface. 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