{"id":16093,"date":"2025-09-06T18:37:26","date_gmt":"2025-09-06T17:37:26","guid":{"rendered":"https:\/\/algeriepresse.dz\/?p=16093"},"modified":"2025-09-06T18:37:26","modified_gmt":"2025-09-06T17:37:26","slug":"malgre-la-concurrence-du-numerique-les-bouquinistes-resistent","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/algeriepresse.dz\/?p=16093","title":{"rendered":"Malgr\u00e9 la concurrence du num\u00e9rique  : Les bouquinistes r\u00e9sistent"},"content":{"rendered":"<p>Oran ne lit plus. Elle traverse ses boulevards comme on traverse une gare, press\u00e9e, sourde au bruissement des pages qui agonisent sous les mains fatigu\u00e9es des derniers bouquinistes. Jadis, le papier se disputait \u00e0 coups de regards passionn\u00e9s, aujourd\u2019hui il se d\u00e9fend seul, au milieu du vacarme des t\u00e9l\u00e9phones qui clignotent et des vitrines sans \u00e2me.<\/p>\n<p>Les bouquinistes, eux, sont rest\u00e9s. Non pas par h\u00e9ro\u00efsme, mais parce qu\u2019ils ne savent faire que \u00e7a : garder vivante une flamme qu\u2019on pensait \u00e9teinte.<br \/>\nAmmi Moussa avait ce regard qui ne jugeait pas. Une vieille Niva lui servait de librairie roulante, gar\u00e9e \u00e0 deux pas du tramway. Dans son coffre, des Camus \u00e9corn\u00e9s, des Sartre jaunis, des dictionnaires aux couvertures bris\u00e9es. Entre deux piles, on retrouvait parfois une affiche jaunie de \u201cCasablanca\u201d, ou un vieux num\u00e9ro de Premi\u00e8re vantant \u201cAutant en emporte le vent\u201d. Dans l\u2019air flottait parfois un air de Cheikh El Hasnaoui, ses chansons d\u2019amour et de nostalgie traversant la rue comme un souffle ancien. Les jeunes venaient timidement, cherchaient un titre pr\u00e9cis, puis s\u2019en allaient en serrant contre eux un bout de m\u00e9moire. Aujourd\u2019hui, sa voiture dort sans lui. L\u2019homme s\u2019en est all\u00e9, laissant derri\u00e8re lui une absence plus lourde que toutes ses piles de livres. Il avait tenu bon contre le temps, mais le temps finit toujours par gagner.<br \/>\nSalim, que les habitu\u00e9s appellent Simo, veille encore. Son \u00e9choppe, \u00ab Le Livre de sable \u00bb, est une arche minuscule o\u00f9 s\u2019entassent po\u00e8mes, essais, romans, revues. On y croise les \u0152uvres compl\u00e8tes de Feraoun, coinc\u00e9es entre un roman de gare et une VHS poussi\u00e9reuse de \u201cCinema Paradiso\u201d, ce film italien o\u00f9 un vieux projectionniste transmettait aux enfants du village la magie du cin\u00e9ma. Dans un coin, un vieux poste crachote un air de Blaoui Houari, sa voix chaude et nostalgique r\u00e9chauffant les c\u0153urs froids par ce matin de vent. Simo aussi, \u00e0 sa fa\u00e7on, est un projectionniste, sauf que sa salle obscure est faite de pages, de reliures et de souvenirs sonores.<br \/>\nUne vieille femme passe chaque semaine. Elle fouille, palpe, renifle, prend un roman qu\u2019elle conna\u00eet d\u00e9j\u00e0 par c\u0153ur. Elle l\u2019ach\u00e8te quand m\u00eame. \u00ab \u00c7a me tient compagnie, dit-elle. \u00bb Dans ses yeux, on devine qu\u2019elle ach\u00e8te moins le livre que la conversation qui l\u2019accompagne, ce moment suspendu o\u00f9 le monde s\u2019arr\u00eate autour d\u2019un bout de papier. \u00c0 chaque achat, elle se souvient de son enfance, quand son mari l\u2019emmenait voir \u201cLawrence d\u2019Arabie\u201d au cin\u00e9ma El-Maghreb. Dans sa m\u00e9moire, les images des films se m\u00ealent aux notes de Cheb Hasni, aux m\u00e9lodies de jeunesse, aux romances perdues, comme si chaque chanson reprenait vie \u00e0 travers les pages qu\u2019elle caresse.<br \/>\nLes autres librairies ferment. \u00ab El Mamoune \u00bb, vieille cath\u00e9drale de papier, sera bient\u00f4t transform\u00e9e en boutique de pr\u00eat-\u00e0-porter.<br \/>\nLa m\u00e9moire litt\u00e9raire d\u2019Oran remplac\u00e9e par des mannequins en plastique. On ne lutte pas contre la logique du commerce, disent les uns. On ne se bat pas contre un bulldozer avec une feuille, disent les autres. Mais en v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est pire : on ne se bat m\u00eame plus.<br \/>\nAlors les bouquinistes parlent en silence. Ils parlent aux passants qui ne les \u00e9coutent pas, aux enfants qui ne s\u2019arr\u00eatent plus, aux ombres d\u2019\u00e9crivains, de cin\u00e9astes et de chanteurs qui s\u2019effritent au soleil. Ils parlent \u00e0 la ville qui les a oubli\u00e9s. Chaque livre vendu est une pri\u00e8re qu\u2019on murmure au milieu du vacarme, chaque page feuillet\u00e9e r\u00e9sonne comme une note de oud ou de derbouka. Chaque \u00e9tal install\u00e9 est un acte de r\u00e9sistance sans spectateurs. Comme dans \u201cLes Temps modernes\u201d, o\u00f9 Charlot tourne ses boulons m\u00e9caniques pour rien, eux continuent \u00e0 tourner les pages pour personne.<br \/>\nEt si un jour ils disparaissent, ce ne sera pas avec fracas. Ce sera comme la derni\u00e8re bobine qui br\u00fble \u00e0 la fin d\u2019une projection, avec les derni\u00e8res notes d\u2019une chanson d\u2019antan qui s\u2019\u00e9teignent dans la nuit. Une lumi\u00e8re qui tremble, une salle vide, et puis le noir. Personne ne remarquera l\u2019odeur de papier br\u00fbl\u00e9. Seuls resteront les fant\u00f4mes de ces voix, et le souvenir d\u2019un temps o\u00f9 Oran lisait encore et chantait dans ses boulevards.<br \/>\n<strong>O.A Nadir<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Oran ne lit plus. Elle traverse ses boulevards comme on traverse une gare, press\u00e9e, sourde au bruissement des pages qui agonisent sous les mains fatigu\u00e9es des derniers bouquinistes. 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