{"id":16886,"date":"2025-10-13T18:28:50","date_gmt":"2025-10-13T17:28:50","guid":{"rendered":"https:\/\/algeriepresse.dz\/?p=16886"},"modified":"2025-10-13T18:28:50","modified_gmt":"2025-10-13T17:28:50","slug":"la-mort-blanche-une-education-philosophique-de-la-fiction","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/algeriepresse.dz\/?p=16886","title":{"rendered":"La Mort Blanche :  Une \u00e9ducation philosophique de la fiction ?"},"content":{"rendered":"<p>\u00ab Philosopher, c\u2019est apprendre \u00e0 mourir \u00bb, Montaigne.<br \/>\nComme \u00e0 son habitude, le Caf\u00e9 Bel Oran, en partenariat avec la Maison de la Culture d&rsquo;Oran, a convi\u00e9 le public oranais \u00e0 une rencontre litt\u00e9raire avec l\u2019\u00e9crivaine Amira Hassanian. Venue pr\u00e9senter l\u2019ensemble de ses ouvrages, elle a notamment mis \u00e0 l\u2019honneur son dernier roman, La Mort Blanche, publi\u00e9 aux \u00e9ditions Barzakh.<br \/>\nDans une atmosph\u00e8re empreinte d\u2019\u00e9coute et de curiosit\u00e9, l\u2019autrice a partag\u00e9 avec le public les grandes lignes de son \u0153uvre, ouvrant la voie \u00e0 une d\u00e9ambulation philosophique dans son univers.<br \/>\nPour ma part, je ne peux m\u2019emp\u00eacher de souligner ce qui, \u00e0 mes yeux, fait cruellement d\u00e9faut \u00e0 notre paysage litt\u00e9raire contemporain : la dimension philosophique du roman. Trop souvent, la litt\u00e9rature actuelle renonce \u00e0 l\u2019exigence de pens\u00e9e, pr\u00e9f\u00e9rant s\u2019abandonner \u00e0 des logiques de visibilit\u00e9, \u00e0 une narration facile, ou pire encore, \u00e0 une peopolisation de l\u2019\u00e9criture. Les fronti\u00e8res entre fiction, image de soi et strat\u00e9gie de s\u00e9duction s\u2019effacent, laissant derri\u00e8re elles un vide de sens.<br \/>\nOr, le roman, dans son essence, devrait demeurer un lieu de questionnement. Un espace o\u00f9 le langage sonde l\u2019\u00e9nigme de l\u2019existence, interroge la mort, le temps, la m\u00e9moire, et la condition humaine. Rares sont celles et ceux qui, aujourd\u2019hui, osent encore emprunter ce chemin escarp\u00e9.<br \/>\nCette rencontre avec Amira Hassani a n\u00e9anmoins offert une respiration, une halte salutaire. Non pas tant pour les r\u00e9ponses qu\u2019elle apporte, mais pour les questions qu\u2019elle fait surgir. Et c\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0, dans cette capacit\u00e9 \u00e0 faire vaciller nos certitudes, que r\u00e9side encore la grandeur de la litt\u00e9rature.<br \/>\nLe dire subjectif de l\u2019autrice r\u00e9v\u00e8le que l\u2019\u00e9criture est un acte psychique, un travail int\u00e9rieur par lequel elle sculpte son propre soi. D\u00e8s son introduction, l\u2019autrice m\u00eale sa pr\u00e9sence \u00e0 son \u00e9criture. Au-del\u00e0 d\u2019une pulsion dionysiaque qui nourrit le geste d\u2019\u00e9crire une \u00e9chapp\u00e9e nietzsch\u00e9enne elle cherche \u00e0 poser les jalons d\u2019une r\u00e9flexion, les bases d\u2019une trame narrative.<br \/>\nSa d\u00e9marche d\u2019\u00e9criture tente de creuser le sillon de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, non pour d\u00e9livrer un message humaniste facile ou sentimental, mais pour faire travailler l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 du sujet. Elle entreprend ainsi une forme de d\u00e9cryptage, une exploration de la grotte myst\u00e9rieuse qu\u2019est l\u2019\u00eatre humain dans toute sa complexit\u00e9.<br \/>\nDans son \u00e9laboration discursive, l\u2019autrice se d\u00e9marque de la \u00ab logique du consentement \u00bb et tente d\u2019aborder la question du f\u00e9minin \u00e0 travers une d\u00e9marche d\u2019\u00e9mancipation, sans se perdre dans une logique partisane. Pour elle, il est n\u00e9cessaire de faire travailler voire de d\u00e9construire l\u2019atomisation sociale. Cet engagement, qui passe par une volont\u00e9 de conflictualiser ce type de questions, permet, \u00e0 mon sens, de se lib\u00e9rer des querelles id\u00e9ologiques qui d\u00e9subjectivent le sujet parlant.<br \/>\nL\u2019autrice, consciente de l\u2019asc\u00e9tisme misogyne toujours \u00e0 l\u2019\u0153uvre, ne l\u2019\u00e9carte pas, mais tente de le d\u00e9boulonner \u00e0 travers une pens\u00e9e philosophique, \u00e9loign\u00e9e d\u2019un militantisme spongiforme.<br \/>\nCet aspect peut, \u00e0 mon sens, radicaliser le combat \u00e9mancipateur, sans le r\u00e9duire \u00e0 l\u2019image d\u2019\u00ab une femme en col\u00e8re \u00bb tentant de colmater la br\u00e8che de la division du sujet par le sympt\u00f4me de l\u2019inhibition. Car certaines approches, en cherchant \u00e0 refouler cette division au profit de l\u2019inhibition, neutralisent le conflit int\u00e9rieur au lieu de l\u2019affronter.<br \/>\nDevant le refus persistant du f\u00e9minin dans notre soci\u00e9t\u00e9, poser des jalons r\u00e9flexifs sur cette question, sans l\u2019engloutir dans une rh\u00e9torique \u00e9motionnelle, permet de d\u00e9gonfler les vieilles baudruches qui ne font qu\u2019agiter des slogans creux. La preuve : on n\u2019en est m\u00eame pas l\u00e0, tant le sujet reste encore tabou.<br \/>\nL\u2019autrice, bien qu\u2019elle ne se soit pas attard\u00e9e explicitement sur la figure des \u00ab m\u00e8res juives \u00bb telle que pens\u00e9e par Aldo Naouri, ouvre n\u00e9anmoins une piste prometteuse, qui m\u00e9riterait un d\u00e9veloppement plus approfondi et une lecture d\u2019inspiration psychanalytique. Aborder cette question pourrait enrichir la r\u00e9flexion sur la dialectique des m\u00e8res contre les femmes.<br \/>\nAvant de refermer cette parenth\u00e8se, il faut rappeler qu\u2019une v\u00e9ritable avanc\u00e9e sur de telles questions passe par la capacit\u00e9 \u00e0 magnifier l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, \u00e0 accueillir ce qui r\u00e9siste, ce qui \u00e9chappe. C\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 une mani\u00e8re de d\u00e9jouer l\u2019\u00e9nigme du musellement.<br \/>\nUn autre aspect int\u00e9ressant, qui a retenu mon attention, est la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Frantz Fanon et \u00e0 sa logique d\u00e9coloniale. Toutefois, il ne faudrait pas que l\u2019autrice n\u00e9glige l\u2019enseignement de Tosquelles : une v\u00e9ritable le\u00e7on de vie, donc une le\u00e7on de r\u00e9sistance politique. Il s\u2019agit de jouer entre deux langues, de subvertir la langue de l\u2019autre, de rester sur une ligne de cr\u00eate de compr\u00e9hension, de pr\u00e9server un accent.<br \/>\nFanon, lui, arrive avec la pers\u00e9cution d\u2019\u00eatre contraint \u00e0 une langue qui n\u2019est pas la sienne. C\u2019est l\u00e0 que s\u2019ouvre un espace de lutte et de subjectivation. Fanon nous montre, dans Peau noire, masques blancs, une rh\u00e9torique marqu\u00e9e par une tension presque parano\u00efaque, n\u00e9e de cette ali\u00e9nation linguistique et identitaire. Tosquelles, en retour, soigne cette division, non pas en la niant, mais en l\u2019ouvrant \u00e0 un travail de subjectivation par le langage un langage habit\u00e9, d\u00e9plac\u00e9, travers\u00e9.<br \/>\nEnfin, faire advenir une pens\u00e9e capable d\u2019embrasser la dimension philosophique du roman est une d\u00e9marche salutaire. Mais encore faut-il aller en profondeur, pour ne pas s\u2019enliser dans les orni\u00e8res des illusions ontologiques, qui finissent par massacrer la subjectivit\u00e9.<br \/>\nCe que je retiens de cette rencontre, c\u2019est un souffle de progr\u00e8s dans une \u00e9criture romanesque qui, trop souvent, s\u2019essouffle par manque de rigueur philosophique en particulier lorsqu\u2019un \u00e9crivain pr\u00e9tend aborder la critique sociale uniquement pour nourrir une surcompensation narcissique.<br \/>\nFace \u00e0 cette pi\u00e8tre conception de la litt\u00e9rature, chapeau bas \u00e0 l\u2019autrice, qui, en acceptant de d\u00e9sapprendre, loin du consensus mou, pourra aller de l\u2019avant. Telle est, \u00e0 mes yeux, la v\u00e9ritable exigence philosophique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Philosopher, c\u2019est apprendre \u00e0 mourir \u00bb, Montaigne. 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