{"id":17038,"date":"2025-10-20T18:22:23","date_gmt":"2025-10-20T17:22:23","guid":{"rendered":"https:\/\/algeriepresse.dz\/?p=17038"},"modified":"2025-10-20T18:22:34","modified_gmt":"2025-10-20T17:22:34","slug":"les-bandes-de-quartier-quand-la-rue-fabrique-sa-propre-loi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/algeriepresse.dz\/?p=17038","title":{"rendered":"Les bandes de quartier  : Quand la rue fabrique sa propre loi"},"content":{"rendered":"<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne n\u2019est pas nouveau. Mais il a pris des formes in\u00e9dites, visibles, presque spectaculaires. Aujourd\u2019hui, la violence urbaine s\u2019expose, se filme, se commente. Les bandes de quartier ou les gangs de cit\u00e9, jadis cantonn\u00e9es \u00e0 l\u2019ombre des ruelles, deviennent des acteurs d\u2019une sc\u00e8ne sociale en crise. Les images tourn\u00e9es par les smartphones circulent \u00e0 la vitesse du num\u00e9rique : coups \u00e9chang\u00e9s, regards d\u00e9fiants, cris de territoire. La rue s\u2019improvise th\u00e9\u00e2tre, la violence devient un langage.<br \/>\nPour le sociologue Rabah Sebaa, ce n\u2019est pas une g\u00e9n\u00e9ration spontan\u00e9e. \u00ab En r\u00e9alit\u00e9, le probl\u00e8me existe depuis longtemps, sauf qu\u2019il n\u2019avait pas la visibilit\u00e9 qu\u2019il a maintenant. Il est plus visible, on en parle davantage. Les r\u00e9seaux, les mondes s\u2019inventent, c\u2019est extraordinaire. La violence est en prouesse, c\u2019est un caract\u00e8re nouveau. Mais le ph\u00e9nom\u00e8ne existait. \u00bb Ce qui a chang\u00e9, explique-t-il, c\u2019est la forme et la visibilit\u00e9 de cette violence.<br \/>\nAutrefois confin\u00e9e \u00e0 des rivalit\u00e9s locales, elle s\u2019affiche d\u00e9sormais \u00e0 travers les \u00e9crans. Le smartphone, devenu une extension du pouvoir, filme, diffuse, amplifie. Le passage \u00e0 l\u2019image transforme chaque bagarre en \u201cperformance\u201d. La violence ne se cache plus : elle se revendique.<br \/>\nCette explosion d\u2019agressivit\u00e9 trouve ses racines dans une r\u00e9alit\u00e9 bien plus vaste : le d\u00e9s\u00e9quilibre social. \u00ab L\u2019aggravation des conditions \u00e9conomiques et sociales joue un r\u00f4le majeur, souligne Rabah Sebaa. La crise, le ch\u00f4mage, le manque d\u2019emploi et de perspectives touchent surtout la tranche des 17 \u00e0 27 ans. Cette jeunesse est sans occupation, sans loisirs, sans cadre pour canaliser son \u00e9nergie. \u00bb<br \/>\nLa rue devient alors un espace d\u2019expression brute, une sc\u00e8ne d\u2019exutoire pour des frustrations accumul\u00e9es. Dans certains quartiers, l\u2019absence de structures culturelles, sportives ou \u00e9ducatives laisse un vide que la bande vient combler. \u00ab Ce n\u2019est pas une violence gratuite, c\u2019est une mani\u00e8re de se sentir exister \u00bb, r\u00e9sume un \u00e9ducateur d\u2019Oran. \u00ab Quand la soci\u00e9t\u00e9 ne propose plus de place, la rue en fabrique une. \u00bb<br \/>\nLes pouvoirs publics, conscients du ph\u00e9nom\u00e8ne, ont multipli\u00e9 les initiatives locales : stades de proximit\u00e9, salles de sport, espaces de loisirs. Mais ces r\u00e9ponses mat\u00e9rielles peinent \u00e0 enrayer la spirale. \u00ab Ce n\u2019est pas un terrain de foot qui va changer un destin \u00bb, confie un habitant d\u2019une commune de la p\u00e9riph\u00e9rie d\u2019Alger.<br \/>\nLe probl\u00e8me, plus que structurel, est symbolique et moral. Il tient \u00e0 la place que la soci\u00e9t\u00e9 accorde \u00e0 ses jeunes, \u00e0 la mani\u00e8re dont elle les \u00e9coute \u2014 ou les ignore. \u00ab Tant que le jeune ne se sentira pas \u00e9cout\u00e9, reconnu et utile, il cherchera ailleurs la valorisation qu\u2019on lui refuse \u00bb, indique le chercheur Adnan Hadj Mouri.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: center;\">R\u00e9seaux sociaux : miroirs et amplificateurs<\/h3>\n<p>L\u2019irruption des r\u00e9seaux a boulevers\u00e9 la nature m\u00eame du ph\u00e9nom\u00e8ne. Ce qui se r\u00e9glait jadis discr\u00e8tement se transforme en spectacle public. Facebook, TikTok ou Telegram deviennent des terrains d\u2019affrontement symbolique. Les vid\u00e9os d\u2019agression, film\u00e9es et partag\u00e9es, deviennent virales.<br \/>\n\u00ab Les bandes s\u2019expriment d\u00e9sormais \u00e0 travers les r\u00e9seaux. Se filmer, c\u2019est exister. \u00catre vu, c\u2019est \u00eatre valoris\u00e9 \u00bb, observe le sociologue. Cette qu\u00eate de visibilit\u00e9 cr\u00e9e une \u00e9conomie symbolique de la violence : \u00eatre connu, c\u2019est r\u00e9gner. Chaque vid\u00e9o est un message envoy\u00e9 au monde : je ne suis pas invisible. Dans ce th\u00e9\u00e2tre num\u00e9rique, l\u2019agressivit\u00e9 devient un langage de reconnaissance. Plus on frappe fort, plus on est \u201clik\u00e9\u201d. Et plus on est vu, plus on attire. Une spirale sans fin, nourrie par l\u2019algorithme et l\u2019ego.<br \/>\nDerri\u00e8re ces vid\u00e9os, il y a souvent des trajectoires bris\u00e9es : enfance instable, \u00e9cole abandonn\u00e9e, familles disloqu\u00e9es. Le manque d\u2019encadrement et d\u2019\u00e9coute ouvre la voie \u00e0 une forme de socialisation parall\u00e8le, o\u00f9 la bande devient une famille de substitution. \u00ab C\u2019est un refuge identitaire \u00bb, analyse Sebaa. \u00ab Le groupe offre ce que la soci\u00e9t\u00e9 a cess\u00e9 d\u2019offrir : appartenance, respect, reconnaissance. \u00bb<br \/>\nPour Hadj Mouri, ces comportements traduisent bien plus qu\u2019une simple d\u00e9linquance de rue. Ils r\u00e9v\u00e8lent une crise identitaire profonde et une socialit\u00e9 anomique \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire un lien social d\u00e9sagr\u00e9g\u00e9, o\u00f9 les rep\u00e8res collectifs s\u2019effondrent. \u00ab L\u2019absence de communication, tant au sein des familles que dans les institutions, pousse certains jeunes \u00e0 exprimer leur mal-\u00eatre par la violence physique et verbale \u00bb, explique-t-il.<br \/>\nLa bande n\u2019est pas qu\u2019un espace de solidarit\u00e9 : c\u2019est aussi une micro-soci\u00e9t\u00e9 ferm\u00e9e, avec ses hi\u00e9rarchies, ses codes et ses lois propres. Certains jeunes y trouvent une dignit\u00e9 provisoire, d\u2019autres un moyen de domination. Mais tous finissent par s\u2019y enfermer !<br \/>\nLe constat le plus inqui\u00e9tant reste celui de la r\u00e9cidive. Beaucoup de membres de gangs de cit\u00e9, \u00e0 peine sortis de prison, reprennent leurs activit\u00e9s avec plus de d\u00e9termination encore. L\u2019incarc\u00e9ration ne freine plus, elle renforce. \u00ab Beaucoup demandent aujourd\u2019hui au pr\u00e9sident d\u2019exclure de la gr\u00e2ce pr\u00e9sidentielle les individus condamn\u00e9s pour faits de bande organis\u00e9e \u00bb, t\u00e9moignent des responsables de quartier. Et ces appels se multiplient. Car les r\u00e9cidivistes, une fois lib\u00e9r\u00e9s, reviennent sur leurs territoires, avec une vengeance \u00e0 assouvir ou une r\u00e9putation \u00e0 reconqu\u00e9rir. Certains sortent plus organis\u00e9s, plus durs, plus cyniques. La prison devient alors le prolongement de la rue, pas sa rupture. La soci\u00e9t\u00e9, impuissante, regarde alors ces jeunes revenir semer la peur dans les m\u00eames ruelles d\u2019o\u00f9 ils \u00e9taient partis.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: center;\">La case prison<\/h3>\n<p>Sans remettre en cause les institutions, plusieurs observateurs avertis estiment que le syst\u00e8me judiciaire manque de continuit\u00e9 et de suivi social. Certains b\u00e9n\u00e9ficient d\u2019all\u00e9gements de peine ou de r\u00e9visions favorables, ce qui, dans l\u2019imaginaire collectif, alimente un sentiment d\u2019impunit\u00e9. L\u2019\u00e9quilibre d\u00e9licat entre justice, r\u00e9insertion et dissuasion reste difficile \u00e0 trouver \u2014 et contribue parfois \u00e0 brouiller le message de fermet\u00e9 attendu par la population.<br \/>\nMais, selon Adnan Hadj Mouri, la racine du probl\u00e8me d\u00e9passe largement la question de la sanction. \u00abL\u2019absence de soins psychiques, au profit d\u2019une approche exclusivement neuronale, fait de l\u2019enfant une victime. La m\u00e9dicalisation outranci\u00e8re de l\u2019enfance favorise ce qu\u2019un psy a appel\u00e9 l\u2019\u00e9mergence de l\u2019homo drogus. Nos praticiens confondent encore trop souvent sympt\u00f4mes subjectifs et troubles organiques, h\u00e9las. \u00bb<br \/>\nPour Rabah Sebaa, le ph\u00e9nom\u00e8ne d\u00e9passe la simple d\u00e9linquance : \u00ab Ce qu\u2019on voit aujourd\u2019hui, c\u2019est la transformation des formes d\u2019expression de la violence. Ce ne sont pas de nouveaux monstres, ce sont les sympt\u00f4mes d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 fatigu\u00e9e, d\u2019un syst\u00e8me qui n\u2019\u00e9coute plus ses jeunes. \u00bb La formule r\u00e9sume tout.<br \/>\nLa violence des bandes r\u00e9v\u00e8le une crise du lien social. Elle traduit un d\u00e9s\u00e9quilibre profond entre la jeunesse et les institutions : \u00e9cole d\u00e9connect\u00e9e, familles fragilis\u00e9es, absence de politiques culturelles durables. Chaque bagarre film\u00e9e, chaque cri dans la rue, raconte la m\u00eame chose : une demande d\u2019\u00e9coute non entendue. Les bandes de quartier ne sont pas qu\u2019un danger pour l\u2019ordre public. Elles sont le sympt\u00f4me d\u2019une d\u00e9sagr\u00e9gation du tissu collectif. Elles disent l\u2019abandon, la solitude, le d\u00e9senchantement. Elles t\u00e9moignent aussi d\u2019un vide moral o\u00f9 la force supplante la parole, o\u00f9 la peur devient un mode de reconnaissance.<br \/>\n\u00ab Tant qu\u2019on ne recr\u00e9era pas des espaces de m\u00e9diation, d\u2019\u00e9coute et d\u2019\u00e9ducation, tant qu\u2019on ne donnera pas \u00e0 la jeunesse les moyens d\u2019exister autrement, la violence continuera \u00e0 se propager \u2014 non pas parce qu\u2019elle est nouvelle, mais parce qu\u2019elle n\u2019a plus de fronti\u00e8res. \u00bb conclut notre interlocuteur.<br \/>\n\u00c0 force de filmer la violence, on en oublie qu\u2019elle parle d\u2019autre chose : de solitude, d\u2019humiliation, d\u2019absence. Les bandes ne sont pas n\u00e9es d\u2019un jour. Elles sont le reflet d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui ne se parle plus. Et tant que la parole ne reprendra pas le dessus, la rage continuera de parler \u00e0 sa place. Car la rue, faute d\u2019\u00e9coute, finit toujours par fabriquer sa propre loi.<br \/>\nKhaled Boudaoui<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne n\u2019est pas nouveau. Mais il a pris des formes in\u00e9dites, visibles, presque spectaculaires. Aujourd\u2019hui, la violence urbaine s\u2019expose, se filme, se commente. Les bandes de quartier ou les gangs de cit\u00e9, jadis cantonn\u00e9es \u00e0 l\u2019ombre des ruelles, deviennent des acteurs d\u2019une sc\u00e8ne sociale en crise. 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