{"id":17459,"date":"2025-11-08T17:59:04","date_gmt":"2025-11-08T16:59:04","guid":{"rendered":"https:\/\/algeriepresse.dz\/?p=17459"},"modified":"2025-11-08T17:59:04","modified_gmt":"2025-11-08T16:59:04","slug":"ce-que-jen-pense-loeil-invisible","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/algeriepresse.dz\/?p=17459","title":{"rendered":"Ce que j\u2019en pense:  L\u2019\u0153il invisible"},"content":{"rendered":"<p><em>Comme tous les jours, la rue \u00e9tait sale et pleine de toutes sortes de d\u00e9tritus. Ce matin-l\u00e0, Sofiane fut d\u00e9pos\u00e9 par le camion de la commune au rond-point d\u2019El Morchid. Equip\u00e9 d\u2019un bac en plastique sur deux roues, d\u2019un balai et de quelques sachets noirs, il devait se coltiner le nettoyage du long boulevard qui menait \u00e0 la populeuse cit\u00e9 des HLM puis revenir en nettoyant l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du boulevard avant midi. Habill\u00e9 de ce satan\u00e9 gilet jaune-fluo, on le voyait de loin.<\/em><br \/>\n<em>Sofiane avait la trentaine et bien-s\u00fbr avait rat\u00e9 sa scolarit\u00e9 en quittant l\u2019\u00e9cole \u00e0 l\u2019\u00e2ge de seize ans. Bien-s\u00fbr il avait fait des b\u00eatises et en avait pay\u00e9 le prix. Bien-s\u00fbr son savoir \u00e9tait limit\u00e9. Bien-s\u00fbr il n\u2019\u00e9tait pas passionn\u00e9 par le dur travail qu\u2019il faisait au quotidien depuis pr\u00e8s de trois ann\u00e9es. Bien s\u00fbr le regard des passants, compatissant ou arrogant, le g\u00eanait et le rendait m\u00eame triste. Mais il savait, oui il savait au plus profond de lui que les salet\u00e9s, les d\u00e9tritus qu\u2019il ramassait \u00e0 longueur de journ\u00e9e le rendaient meilleur. Il ne se l\u2019expliquait pas, mais le ressentait.<\/em><br \/>\n<em>Il avait pour rituel, dans le ramassage qu\u2019il faisait, de constituer avec son balai de petits monticules tous les dix m\u00e8tres environ avant de revenir les d\u00e9poser \u00e0 l\u2019aide de deux morceaux de carton dans son bac et se retourner enfin sur ce bord de trottoir pour constater qu\u2019il \u00e9tait propre. Comme un peintre qui s\u2019\u00e9loigne de son tableau, le pinceau lev\u00e9 et l\u2019\u0153il \u00e0 demi ouvert, pour s\u2019assurer que la touche \u00e9tait bien l\u00e0, Sofiane v\u00e9rifiait toujours qu\u2019aucune salet\u00e9 ne restait. Il effectuait son travail avec c\u0153ur et rigueur et ne s\u2019attardait gu\u00e8re sur les voitures de luxe qui dans leurs multiples passages ouvraient leurs vitres sous une musique sourde, pour lui pr\u00e9parer la besogne de demain, en jetant gobelets, bouteilles et autres ordures.<\/em><br \/>\n<em>Parfois il lui arrivait de trouver au milieu de la crasse une pi\u00e8ce et m\u00eame un billet. Il remerciait alors le Seigneur et s\u2019en allait en direction du caf\u00e9 du coin pour se r\u00e9chauffer le ventre avec un bon caf\u00e9-cr\u00e8me accompagn\u00e9 d\u2019un croissant chaud et b\u00e9nir son sort comme un miracul\u00e9. Il n\u2019oubliera pas de garder un peu de monnaie pour l\u2019autre gilet jaune-fluo qu\u2019il croisera au courant de cette journ\u00e9e de dur labeur. Parfois seulement, car le plus souvent il rentrait chez lui fatigu\u00e9 et compl\u00e8tement d\u00e9muni, ne comprenant pas que l\u2019on puisse jeter autant.<\/em><br \/>\n<em>Un jour, de passage devant un groupe de personnes d\u2019un certain \u00e2ge, il les entendit d\u00e9battre autour du terme \u00ab fitna \u00bb. Il pr\u00eata l\u2019oreille, suivit pendant quelques instants leurs \u00e9changes avant de reprendre sa marche avec un large sourire en pensant aux immondices qu\u2019il allait devoir ramasser le lendemain dans ce quartier r\u00e9sidentiel d\u2019Oran.<\/em><br \/>\n<em>Sofiane est certes un invisible\u2026mais il voit.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comme tous les jours, la rue \u00e9tait sale et pleine de toutes sortes de d\u00e9tritus. Ce matin-l\u00e0, Sofiane fut d\u00e9pos\u00e9 par le camion de la commune au rond-point d\u2019El Morchid. 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