{"id":18111,"date":"2025-12-07T17:10:59","date_gmt":"2025-12-07T16:10:59","guid":{"rendered":"https:\/\/algeriepresse.dz\/?p=18111"},"modified":"2025-12-07T18:12:33","modified_gmt":"2025-12-07T17:12:33","slug":"taghzout-ghezali-realisatrice-a-algerie-presse-le-cinema-doit-restituer-la-nuance-pas-la-figer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/algeriepresse.dz\/?p=18111","title":{"rendered":"Taghzout Ghezali, r\u00e9alisatrice, \u00e0 Alg\u00e9rie Presse : \u00ab Le cin\u00e9ma doit restituer la nuance, pas la figer \u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Dans un paysage documentaire alg\u00e9rien souvent marqu\u00e9 par les silences, l\u2019h\u00e9ro\u00efsation ou l\u2019oubli, Taghzout Ghezali avance avec une approche \u00e0 la fois pudique et radicale. Son film \u00ab Des hommes libres \u00bb revisite la figure mythique de Kateb Yacine \u00e0 travers la m\u00e9moire de son fils, Amazigh Kateb, r\u00e9v\u00e9lant un \u00e9crivain moins monumental et plus humain. Autrice \u00e9galement du documentaire \u00ab Le jour o\u00f9 nous avons d\u00e9couvert l\u2019esclavage moderne \u00bb (2013), elle explore la lutte, la dignit\u00e9 et la m\u00e9moire \u00e0 hauteur d\u2019hommes et de femmes qui vivent les fractures de leur \u00e9poque.<\/p>\n<p><strong>Alg\u00e9rie Presse : Avec \u00ab Des hommes libres \u00bb, vous d\u00e9construisez plusieurs mythes sur Kateb Yacine. Quel a \u00e9t\u00e9 l\u2019\u00e9l\u00e9ment le plus surprenant ou m\u00e9connu que vous avez d\u00e9couvert pendant le tournage ?<\/strong><\/p>\n<p><em>Taghzout Ghezali : Ce qui m\u2019a le plus frapp\u00e9 durant le tournage de \u00ab Des hommes libres \u00bb, ce n\u2019est pas une r\u00e9v\u00e9lation spectaculaire, mais la d\u00e9couverte intime d\u2019un Kateb Yacine radicalement diff\u00e9rent de l\u2019ic\u00f4ne fig\u00e9e que l\u2019on c\u00e9l\u00e8bre.Apr\u00e8s des heures d\u2019interview, on finit par d\u00e9couvrir un homme vuln\u00e9rable, dr\u00f4le, parfois contradictoire, avec ses moments d\u2019humanit\u00e9 tr\u00e8s simples : des col\u00e8res, des erreurs, des \u00e9checs, des doutes, de la solitude ou de la tendresse. Et tout cela redonne chair \u00e0 quelqu\u2019un qu\u2019on r\u00e9duit trop souvent \u00e0 ses slogans ou \u00e0 son g\u00e9nie. Ce contraste entre la figure publique et la personne intime a guid\u00e9 mon travail : redonner de la nuance l\u00e0 o\u00f9 dominaient des certitudes.<\/em><br \/>\n<em>Le tournage du documentaire a \u00e9galement co\u00efncid\u00e9 avec le Hirak, et c\u2019est sans doute ce qui m\u2019a le plus remu\u00e9e, parce que cette immersion dans la m\u00e9moire et dans le pass\u00e9 de nos figures historiques r\u00e9sonne avec l\u2019Alg\u00e9rie d\u2019aujourd\u2019hui : un pays vibrant, travers\u00e9 par des \u00e9lans de dignit\u00e9, mais encore retenu par des inerties anciennes. Et on finit par se rappeler que l\u2019id\u00e9al de libert\u00e9 et de justice n\u2019est pas une archive mais encore une n\u00e9cessit\u00e9 br\u00fblante.<\/em><\/p>\n<p><strong>Vous donnez beaucoup de place \u00e0 la voix et au regard de ses proches, notamment Amazigh Kateb. Pourquoi avoir choisi cette approche intime plut\u00f4t qu\u2019un format acad\u00e9mique classique ?<\/strong><\/p>\n<p><em>Parce que Kateb Yacine n\u2019\u00e9tait pas un auteur acad\u00e9mique. Sa vie, comme son \u0153uvre, est faite de souffle et de luttes concr\u00e8tes. Je ne voulais pas d\u2019un documentaire-mus\u00e9e. Son fils, Amazigh, et les membres de sa famille portent en eux quelque chose qu\u2019aucun expert ne peut transmettre : la m\u00e9moire vivante et le lien intime.En filmant leurs regards, j\u2019ai voulu redonner une dimension humaine et affective \u00e0 une figure qui a trop souvent \u00e9t\u00e9 r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e ou fig\u00e9e. Le film ne cherche pas \u00e0 expliquer Kateb Yacine ; il cherche \u00e0 l\u2019\u00e9couter \u00e0 travers ceux qui l\u2019ont aim\u00e9.<\/em><br \/>\n<em>Amazigh traverse le film comme un fil vivant. Il n\u2019en porte pas seulement le r\u00e9cit : il en compose aussi la musique, nourrie des textes de son p\u00e8re. Apr\u00e8s la mort de Kateb Yacine, le deuil suspendait tout \u00e9lan, il lui \u00e9tait longtemps impossible de mettre en voix les po\u00e8mes de son p\u00e8re.<\/em><br \/>\n<em>Son t\u00e9moignage prend ainsi une dimension profond\u00e9ment symbolique : en racontant son p\u00e8re et en chantant ses mots, il r\u00e9tablit un dialogue interrompu, transformant la perte en h\u00e9ritage partag\u00e9.<\/em><\/p>\n<p><strong>Dans votre court-m\u00e9trage \u00ab Le jour o\u00f9 nous avons d\u00e9couvert l\u2019esclavage moderne \u00bb, vous suivez trois militantes venues d\u2019Alg\u00e9rie, du Liban et de Palestine. Quelles similitudes avez-vous observ\u00e9es dans leurs luttes contre les formes modernes d\u2019exploitation ?<\/strong><\/p>\n<p><em>La premi\u00e8re similitude, c\u2019est la solitude. Malgr\u00e9 des contextes diff\u00e9rents, elles se heurtent aux m\u00eames syst\u00e8mes : la violence institutionnelle, l\u2019impunit\u00e9, la pr\u00e9carit\u00e9, la confiscation de leur parole. <\/em><br \/>\n<em>Elles montrent que les fronti\u00e8res politiques ne s\u00e9parent pas les oppressions. Ces militantes ont en commun une conscience claire que les luttes d\u2019aujourd\u2019hui prolongent celles d\u2019hier : contre le colonialisme, contre le patriarcat, contre l\u2019injustice sociale.Leurs combats s\u2019inscrivent dans une histoire plus large, faite de r\u00e9sistances, de transmission et d\u2019h\u00e9ritages militants. Elles incarnent la r\u00e9sistance du quotidien, celle qu\u2019on ne filme jamais assez.<\/em><\/p>\n<p><strong>Quelle est, selon vous, la responsabilit\u00e9 du cin\u00e9ma documentaire face \u00e0 la m\u00e9moire, la libert\u00e9 ou la dignit\u00e9 humaine ?<\/strong><\/p>\n<p><em>Le documentaire ne peut pas \u00eatre neutre, il n\u2019est pas l\u00e0 non plus pour imposer une v\u00e9rit\u00e9, mais pour cr\u00e9er un espace o\u00f9 des voix peuvent exister autrement. Quand on filme la m\u00e9moire, on d\u00e9cide d\u00e9j\u00e0 de quel c\u00f4t\u00e9 on se place. Lorsqu\u2019on touche \u00e0 la m\u00e9moire ou \u00e0 la dignit\u00e9 humaine, on porte une responsabilit\u00e9 \u00e9thique : ne pas trahir, ne pas esth\u00e9tiser la douleur et ne pas instrumentaliser ceux qu\u2019on filme. Pour moi, faire du cin\u00e9ma documentaire, c\u2019est prendre position : contre l\u2019oubli, contre la d\u00e9formation des luttes et contre la propagande qui cherche \u00e0 rendre le pr\u00e9sent acceptable.Le cin\u00e9ma documentaire doit donner un espace \u00e0 ceux que l\u2019histoire officielle ne raconte pas. C\u2019est une responsabilit\u00e9 politique, mais aussi \u00e9thique, un travail de justesse, presque de pudeur.<\/em><\/p>\n<p><strong>Vous \u00e9tiez \u00e9galement responsable vid\u00e9o chez PIMENKO. Cette immersion dans la production quotidienne influence-t-elle votre mani\u00e8re de construire vos films personnels ?<\/strong><\/p>\n<p><em>\u00catre en poste en entreprise peut parfois freiner l\u2019\u00e9lan cr\u00e9atif n\u00e9cessaire pour d\u00e9velopper des projets personnels. Le manque de temps, de disponibilit\u00e9 mentale et m\u00eame de libert\u00e9 de mouvement finit par peser. Bien que cela influence en effet la mani\u00e8re de construire nos propres projets, dans le sens o\u00f9 cela nous rappelle \u00e0 quel point l\u2019image est devenue un outil de pouvoir.<\/em><br \/>\n<em>Dans la production institutionnelle, on voit comment le r\u00e9cit peut \u00eatre cadr\u00e9, orient\u00e9, format\u00e9.<\/em><br \/>\n<em>Cela renforce mon besoin, dans mes projets personnels, de casser ces cadres-l\u00e0 et de revenir \u00e0 quelque chose de plus brut et plus libre.C\u2019est aussi une mani\u00e8re de r\u00e9affirmer qu\u2019en Alg\u00e9rie comme ailleurs, le cin\u00e9ma peut encore \u00eatre un espace de r\u00e9sistance, un lieu o\u00f9 les r\u00e9cits ne sont pas tous dict\u00e9s d\u2019en haut.<\/em><\/p>\n<p><strong>Quel conseil donneriez-vous aux jeunes documentaristes alg\u00e9riens pour raconter le r\u00e9el sans tomber dans le militantisme simplifi\u00e9 ou l\u2019\u00e9motion brute ?<\/strong><\/p>\n<p><em>A mon sens, le documentaire n\u2019a pas vocation \u00e0 prouver quelque chose, mais \u00e0 ouvrir un regard. Et je pense qu\u2019il ne faut pas chercher \u00e0 faire des films \u00ab courageux \u00bb, mais des films \u00ab justes \u00bb.<\/em><br \/>\n<em>Le r\u00e9el alg\u00e9rien est complexe, contradictoire et parfois violent \u2014 laissons-lui sa complexit\u00e9, et surtout, refusons l\u2019autocensure. Nous avons grandi avec la peur de dire certaines choses, de d\u00e9ranger, mais aujourd\u2019hui la vid\u00e9o est devenue accessible \u00e0 tous, et je pense qu\u2019on devrait commencer par \u00e9couter avant de filmer et avant de construire un point de vue, parce que l\u2019engagement est dans la nuance et dans l\u2019\u00e9coute, mais surtout, dans la fid\u00e9lit\u00e9 au v\u00e9cu.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans un paysage documentaire alg\u00e9rien souvent marqu\u00e9 par les silences, l\u2019h\u00e9ro\u00efsation ou l\u2019oubli, Taghzout Ghezali avance avec une approche \u00e0 la fois pudique et radicale. Son film \u00ab Des hommes libres \u00bb revisite la figure mythique de Kateb Yacine \u00e0 travers la m\u00e9moire de son fils, Amazigh Kateb, r\u00e9v\u00e9lant un \u00e9crivain moins monumental et plus &hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":18112,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4,5,54],"tags":[],"class_list":["post-18111","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-a-la-une","category-actualites","category-culture"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/algeriepresse.dz\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/18111","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/algeriepresse.dz\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/algeriepresse.dz\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/algeriepresse.dz\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/algeriepresse.dz\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=18111"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/algeriepresse.dz\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/18111\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":18113,"href":"https:\/\/algeriepresse.dz\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/18111\/revisions\/18113"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/algeriepresse.dz\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/18112"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/algeriepresse.dz\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=18111"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/algeriepresse.dz\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=18111"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/algeriepresse.dz\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=18111"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}