{"id":19075,"date":"2026-01-23T18:14:40","date_gmt":"2026-01-23T17:14:40","guid":{"rendered":"https:\/\/algeriepresse.dz\/?p=19075"},"modified":"2026-01-23T18:14:40","modified_gmt":"2026-01-23T17:14:40","slug":"adnan-hadj-mouri-ecrivain-chercheur-a-algerie-presse-ecrire-cest-bien-dire-ce-qui-nous-echappe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/algeriepresse.dz\/?p=19075","title":{"rendered":"Adnan Hadj Mouri, \u00e9crivain, chercheur, \u00e0 Alg\u00e9rie Presse : \u00ab\u00c9crire, c\u2019est bien dire ce qui nous \u00e9chappe\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>\u00c0 travers ses chroniques publi\u00e9es dans Alg\u00e9rie Presse, Adnan Hadj Mouri propose une lecture introductive \u00e0 la clinique psychanalytique des questions li\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9criture, \u00e0 la langue et \u00e0 la culture, en s\u2019appuyant sur des r\u00e9f\u00e9rents philosophiques et psychanalytiques. Son approche se distingue par une prise de distance assum\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9gard de tout cadre id\u00e9ologique, au profit d\u2019une analyse rigoureuse et nuanc\u00e9e des mutations de la soci\u00e9t\u00e9 alg\u00e9rienne et des tensions qui traversent ses rapports humains.<br \/>\nL\u2019auteur revient dans cet entretien sur sa conception de l\u2019\u00e9criture et de la litt\u00e9rature, interroge la place de la langue maternelle dans la construction culturelle, aborde les rapports humains \u00e0 travers le couple, l\u2019amour et d\u00e9veloppe son positionnement critique face au charlatanisme th\u00e9rapeutique et aux illusions du progr\u00e8s culturel.<\/p>\n<p><strong>Alg\u00e9rie presse : Votre d\u00e9finition de l\u2019\u00e9criture se distingue des approches dominantes. Comment la formuleriez-vous en quelques lignes ?<\/strong><\/p>\n<p><em>Adnan Hadj Mouri : De nos jours, l\u2019\u00e9criture tend \u00e0 se gadg\u00e9tiser, \u00e0 se peopoliser, \u00e0 s\u2019infantiliser sous couvert d\u2019une d\u00e9bauche cathartique. Or, si l\u2019on prend la question au s\u00e9rieux, il faut reconna\u00eetre que l\u2019\u00e9criture rel\u00e8ve d\u2019un acte psychique indissociable de la subjectivation. \u00c9crire, c\u2019est parfois parvenir \u00e0 bien dire ce qui nous \u00e9chappe, \u00e0 condition d\u2019op\u00e9rer un v\u00e9ritable d\u00e9centrement id\u00e9ologique.<\/em><br \/>\n<em>L\u2019\u00e9criture suppose une dynamique conflictuelle et un lien avec l\u2019inconscient, entendu comme un vide partag\u00e9 par tous. Elle exige un travail de d\u00e9sapprentissage : non pas renoncer au savoir, mais se d\u00e9tacher de certains automatismes de pens\u00e9e. En ce sens, la psychanalyse permet de remettre en question le discours universitaire, d\u00e9marche encore largement inaudible aujourd\u2019hui. Revenir \u00e0 l\u2019acte d\u2019\u00e9crire implique de rouvrir ce conflit.<\/em><\/p>\n<p><strong>Cette dynamique de l\u2019\u00e9criture est-elle aujourd\u2019hui mise \u00e0 mal ?<\/strong><\/p>\n<p><em>\u00c0 mon sens, l\u2019\u00e9criture notamment romanesque demeure, malgr\u00e9 sa profusion, assi\u00e9g\u00e9e par un militantisme mutilant. Celui-ci repose souvent sur des identifications groupales cens\u00e9es produire de l\u2019\u00e9mancipation, alors m\u00eame qu\u2019elles en entravent les conditions subjectives.<\/em><br \/>\n<em>Ce n\u2019est jamais un manque d\u2019intelligence qui emp\u00eache la compr\u00e9hension d\u2019un discours complexe. C\u2019est l\u2019enfermement dans un cadre id\u00e9ologique investi pour son confort narcissique. Comme le soulignait Freud, on aime sa th\u00e9orie comme on s\u2019aime soi-m\u00eame : effet du narcissisme secondaire. La cure analytique permet pr\u00e9cis\u00e9ment de ne plus s\u2019aimer comme avant, afin de se lib\u00e9rer de ces attaches th\u00e9oriques.<\/em><\/p>\n<p><strong>La langue alg\u00e9rienne est aujourd\u2019hui valoris\u00e9e dans l\u2019espace public. Quel lien \u00e9tablissez-vous entre langue et litt\u00e9rature ?<\/strong><\/p>\n<p><em>La langue alg\u00e9rienne trouve son \u00e9closion dans le chuchotement maternel, l\u00e0 o\u00f9 se f\u00e9conde sa causalit\u00e9 psychique. Loin de tout d\u00e9terminisme biologique \u2014 qui peut lui-m\u00eame prendre une forme totalitaire, parler est d\u00e9j\u00e0 une n\u00e9gation de l\u2019\u00eatre. Cette n\u00e9gation met en mouvement un processus par lequel le langage, incarn\u00e9 par le maternel, subvertit le biologique.<\/em><br \/>\n<em>Je reviendrai prochainement sur un essai de linguistique pour montrer que, malgr\u00e9 un \u00e9tayage historique solide, on se heurte \u00e0 ce que Lacan appelait la linguisterie : une approche qui privil\u00e9gie le langage comme objet technique ou scientifique, au d\u00e9triment de sa dimension subjective.<\/em><\/p>\n<p><strong>Comment analysez-vous aujourd\u2019hui les rapports hommes-femmes ?<\/strong><\/p>\n<p><em>Le f\u00e9minin ne se confond ni avec une identit\u00e9 ni avec le fait d\u2019\u00ab \u00eatre femme \u00bb. Il d\u00e9signe une posture subjective, ind\u00e9pendamment du sexe anatomique. La psychanalyse parle ici de genre psychique.<\/em><br \/>\n<em>Cela n\u2019abolit pas la question patriarcale, bien au contraire. Le f\u00e9minicide, par exemple, doit \u00eatre lu comme un sympt\u00f4me social, et non comme un simple fait divers. Comme le rappelait Marx, c\u2019est dans le rapport entre l\u2019homme et la femme que se donne \u00e0 lire l\u2019\u00e9tat r\u00e9el d\u2019une soci\u00e9t\u00e9. Toute transformation suppose donc des lectures cliniques s\u00e9rieuses, capables de d\u00e9passer le cadre id\u00e9ologique.<\/em><\/p>\n<p><strong>Le couple en Alg\u00e9rie \u00e9volue-t-il avec l\u2019histoire contemporaine ou se rigidifie-t-il ?<\/strong><\/p>\n<p><em>En Alg\u00e9rie, la question du couple s\u2019ankylose souvent dans une conception st\u00e9rile : soit sous un vernis moderniste, soit dans un retour \u00e0 des sch\u00e9mas ataviques aggrav\u00e9s par la crise. Dans les deux cas, l\u2019\u00e9lan vital se trouve \u00e9touff\u00e9.Le couple ne se d\u00e9finit ni par la cohabitation ni par des r\u00f4les sociaux, mais par une rencontre subjective. Il y a de l\u2019amour parce qu\u2019il y a subjectivit\u00e9.<\/em><\/p>\n<p><strong>L\u2019amour est-il donc fondamentalement subjectif ?<\/strong><\/p>\n<p><em>Oui, dans la mesure o\u00f9 il \u00e9chappe \u00e0 toute ma\u00eetrise. L\u2019usage de termes neuroscientifiques ne suffit pas \u00e0 faire science. La subjectivit\u00e9 se fonde sur une division interne, sans suture ni religieuse, ni id\u00e9ologique, ni scientifique qui se renouvelle sans cesse et anime l\u2019existence jusqu\u2019\u00e0 la mort.<\/em><br \/>\n<em>On observe pourtant une forte m\u00e9diatisation de la prise en charge th\u00e9rapeutique\u2026<\/em><br \/>\n<em>La th\u00e9rapeutique de la subjectivit\u00e9 demeure encore dans les langes. La causalit\u00e9 psychique est constamment mise \u00e0 mal par deux forces pr\u00e9tendument antagonistes mais en r\u00e9alit\u00e9 compl\u00e9mentaires : le fanatisme du march\u00e9 et le dogmatisme religieux. La quincaillerie th\u00e9rapeutique du d\u00e9veloppement personnel aux formes standardis\u00e9es de digitale th\u00e9rapie illustre l\u2019ampleur des d\u00e9g\u00e2ts.<\/em><br \/>\n<em>Comme le rappelle Roland Gori, la psychologie contemporaine tend \u00e0 r\u00e9duire le sujet \u00e0 un ensemble de performances adaptatives, oubliant que la subjectivit\u00e9 implique conflit, d\u00e9sir et inconscient.<\/em><\/p>\n<p><strong>Quel regard portez-vous sur votre engagement associatif ?<\/strong><\/p>\n<p><em>Je parlerais d\u2019un agir th\u00e9orico-pratique. En reprenant Spinoza, le conatus d\u00e9signe la puissance de pers\u00e9v\u00e9rer dans son \u00eatre. L\u2019associatif peut renforcer cette puissance, tout comme l\u2019\u00e9criture constitue un \u00ab associatif int\u00e9rieur \u00bb entre le sujet et son inconscient.<\/em><br \/>\n<em>En Alg\u00e9rie, m\u00eame dans ses formes progressistes, l\u2019associatif a souvent ignor\u00e9 la conflictualit\u00e9, favorisant une gr\u00e9garit\u00e9 qui croyait \u00e0 une essence \u00e9mancipatrice de la culture. Ce refus de dialectisation explique en partie les \u00e9checs de l\u2019associatif.<\/em><\/p>\n<p><strong>Enfin, si vous pouviez impulser un changement profond dans le paysage culturel alg\u00e9rien, par o\u00f9 commenceriez-vous ?<\/strong><\/p>\n<p><em>Je commencerais par sortir d\u2019un militantisme \u00e0 bout de souffle, nourri de surcompensation narcissique. L\u2019alt\u00e9rit\u00e9 n\u2019est pas un humanisme b\u00e9at : elle est le lieu du conflit, de la tension et du d\u00e9saccord. Comme le souligne Canguilhem, la norme n\u2019existe qu\u2019en rapport avec la vie et ses singularit\u00e9s. Pr\u00e9server l\u2019acte d\u2019\u00e9crire comme espace de subjectivation, c\u2019est pr\u00e9server la possibilit\u00e9 m\u00eame d\u2019un avenir culturel vivant. Merci pour cet \u00e9change .<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 travers ses chroniques publi\u00e9es dans Alg\u00e9rie Presse, Adnan Hadj Mouri propose une lecture introductive \u00e0 la clinique psychanalytique des questions li\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9criture, \u00e0 la langue et \u00e0 la culture, en s\u2019appuyant sur des r\u00e9f\u00e9rents philosophiques et psychanalytiques. 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