{"id":19332,"date":"2026-02-03T18:49:44","date_gmt":"2026-02-03T17:49:44","guid":{"rendered":"https:\/\/algeriepresse.dz\/?p=19332"},"modified":"2026-02-03T18:49:44","modified_gmt":"2026-02-03T17:49:44","slug":"feminicide-et-conflictualite-psychique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/algeriepresse.dz\/?p=19332","title":{"rendered":"F\u00e9minicide et conflictualit\u00e9 psychique"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Un cas tragique de f\u00e9minicide a r\u00e9cemment boulevers\u00e9 l\u2019opinion publique \u00e0 Chlef : une adolescente, soumise \u00e0 des violences r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9e par son propre p\u00e8re. Face \u00e0 de tels crimes, l\u2019indignation et l\u2019\u00e9motion sont l\u00e9gitimes, mais elles ne suffisent pas. Une lecture exclusivement morale ou affective montre rapidement ses limites lorsqu\u2019il s\u2019agit de comprendre, pr\u00e9venir et traiter une violence aussi extr\u00eame.<\/p>\n<p>Comme le rappelait Albert Camus, \u00ab mal nommer les choses, c\u2019est ajouter du malheur au monde \u00bb. Nommer avec rigueur les processus psychiques en jeu devient alors une exigence \u00e9thique et clinique.<br \/>\nLa violence humaine ne saurait \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 un simple dysfonctionnement biologique ou neuronal. Elle s\u2019enracine dans une conflictualit\u00e9 psychique \u00ab\u00a0constitutive du sujet\u00a0\u00bb c\u2019est-\u00e0-dire dans la tension interne produite par le langage, le d\u00e9sir et l\u2019inscription du sujet dans l\u2019ordre symbolique. Cette conflictualit\u00e9 est inh\u00e9rente \u00e0 la condition humaine et ne peut \u00eatre supprim\u00e9e \u00ab\u00a0sans effets d\u00e9l\u00e9t\u00e8res.\u00a0\u00bb Lorsqu\u2019une soci\u00e9t\u00e9 la nie ou la refoule, elle favorise des passages \u00e0 l\u2019acte violents en emp\u00eachant toute \u00e9laboration subjective.<br \/>\nCette probl\u00e9matique r\u00e9sonne de mani\u00e8re singuli\u00e8re dans le contexte alg\u00e9rien, marqu\u00e9 par les s\u00e9quelles psychiques de la d\u00e9cennie noire. Cette p\u00e9riode a durablement affect\u00e9 le rapport \u00e0 la violence, au corps et \u00e0 l\u2019autorit\u00e9. Le corps f\u00e9minin s\u2019est souvent trouv\u00e9 pris dans des logiques de contr\u00f4le, de peur et de domination, devenant un lieu de \u00ab\u00a0projection de conflits non symbolis\u00e9s\u00a0\u00bb. La violence faite aux femmes s\u2019inscrit ainsi dans une crise \u00e0 la fois psychique, identitaire et symbolique, fr\u00e9quemment recouverte par des discours d\u2019exclusion qui entravent le travail de subjectivation.<br \/>\nC\u2019est dans ce cadre que la clinique psychanalytique d\u00e9signe ce que l\u2019on appelle le refus du f\u00e9minin. Celui-ci ne se r\u00e9duit ni \u00e0 une opposition entre hommes et femmes, ni \u00e0 une donn\u00e9e anatomique. Il renvoie \u00e0 une position subjective : le refus \u00ab\u00a0de l\u2019incompl\u00e9tude du sujet\u00a0\u00bb, autrement dit de la division constitutive introduite par le langage. Le f\u00e9minin, au sens clinique, d\u00e9signe ce qui \u00e9chappe \u00e0 la ma\u00eetrise, ce qui rappelle \u00ab\u00a0l\u2019impossible compl\u00e9tude de l\u2019\u00eatre.\u00a0\u00bb<br \/>\nCertaines lectures militantes, indispensables pour visibiliser et d\u00e9noncer les violences faites aux femmes, peuvent toutefois rencontrer une limite lorsqu\u2019elles se structurent uniquement sur une logique de confrontation binaire. Sans \u00eatre disqualifi\u00e9es, ces approches gagnent \u00e0 \u00eatre articul\u00e9es \u00e0 une lecture clinique afin de ne pas r\u00e9duire la violence \u00e0 une opposition identitaire du genre, mais de penser les processus subjectifs et symboliques qui la rendent possible.<br \/>\nLes id\u00e9ologies \u00e0 tonalit\u00e9 surmo\u00efque religieuses, sociales offrent alors une illusion de r\u00e9solution : celle de combler \u00ab\u00a0la division subjective \u00ab\u00a0par l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 une norme ou \u00e0 un id\u00e9al collectif. Le sujet se soutient d\u2019une identification rigide, qui promet une unit\u00e9 imaginaire et une ma\u00eetrise du r\u00e9el.<br \/>\nDans la sph\u00e8re familiale ou conjugale, cette logique peut conduire \u00e0 l\u2019id\u00e9alisation de la femme comme\u00a0\u00bb figure maternelle totale.\u00a0\u00bb Lorsqu\u2019elle ne r\u00e9pond pas \u00e0 cette attente impossible, la d\u00e9ception peut se transformer en haine. La clinique parle alors \u00ab\u00a0d\u2019hypertrophie de la virilit\u00e9\u00a0\u00bb caract\u00e9ris\u00e9e par le besoin de contr\u00f4le, la peur de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 et le refus de la s\u00e9paration symbolique, notamment dans la confusion entre m\u00e8re et \u00e9pouse.<br \/>\nL\u2019homme qui contraint ou surveille sa conjointe ne manifeste pas un simple trait de caract\u00e8re, mais une intol\u00e9rance \u00e0 la division subjective, tant chez lui que chez l\u2019autre. L\u2019autonomie f\u00e9minine devient mena\u00e7ante parce qu\u2019elle rappelle l\u2019impossible ma\u00eetrise de soi<br \/>\nIl convient \u00e9galement de rappeler que les objets, les normes et les prescriptions ne sont jamais neutres. Ils peuvent fonctionner comme des supports \u00ab\u00a0symboliques d\u00e9fensifs,\u00a0\u00bb destin\u00e9s \u00e0 contenir l\u2019angoisse li\u00e9e au f\u00e9minin. Certaines prescriptions vestimentaires, par exemple, peuvent ainsi viser \u00e0 neutraliser l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 en transformant le corps en objet \u00e0 contr\u00f4ler. La femme devient un objet de convoitise pour reprendre le romancier Rachid Mimouni<br \/>\nLe refus du f\u00e9minin s\u2019articule \u00e9troitement au refus de la castration symbolique. Le viol et le f\u00e9minicide ne rel\u00e8vent pas uniquement de la criminalit\u00e9, mais constituent des sympt\u00f4mes psychiques et sociaux, marquant une rupture avec la loi symbolique qui organise le rapport \u00e0 l\u2019autre.<br \/>\nLe passage \u00e0 l\u2019acte violent exprime alors l\u2019impossibilit\u00e9 de reconna\u00eetre l\u2019existence de l\u2019autre comme sujet s\u00e9par\u00e9. Le f\u00e9minicide comme \u00e9tant \u00ab\u00a0parricide\u00a0\u00bb peut \u00eatre compris comme une tentative radicale d\u2019abolir l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 en d\u00e9truisant ce qui rappelle la division subjective. Dans ce sens, aucune explication strictement biologique ne permet de rendre compte de cette dynamique. La violence humaine est structur\u00e9e par le langage, le symbolique et les cadres sociaux qui sacralisent la virilit\u00e9 tout en niant le f\u00e9minin.<br \/>\nPenser la violence comme sympt\u00f4me implique de d\u00e9passer la seule d\u00e9signation de responsabilit\u00e9s individuelles. Il s\u2019agit d\u2019interroger les structures symboliques et culturelles pour endiguer la violence<br \/>\nDans cette perspective, les cliniciens, intellectuels et acteurs sociaux ont une responsabilit\u00e9 essentielle : r\u00e9introduire la clinique, le soin psychique et la pens\u00e9e critique l\u00e0 o\u00f9 dominent le d\u00e9ni, la simplification et les r\u00e9ponses exclusivement \u00ab\u00a0normatives ou justificatrice\u00a0\u00bb.<br \/>\nCela dit, Si le f\u00e9minicide est un ph\u00e9nom\u00e8ne mondial, il pr\u00e9sente en Alg\u00e9rie des sp\u00e9cificit\u00e9s li\u00e9es \u00e0 son histoire, \u00e0 ses refoulements collectifs et \u00e0 \u00ab\u00a0ses impens\u00e9s symboliques.\u00a0\u00bb C\u2019est pourquoi une approche clinique rigoureuse est indispensable pour penser ces violences et tenter d\u2019en pr\u00e9venir la r\u00e9p\u00e9tition.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Un cas tragique de f\u00e9minicide a r\u00e9cemment boulevers\u00e9 l\u2019opinion publique \u00e0 Chlef : une adolescente, soumise \u00e0 des violences r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9e par son propre p\u00e8re. Face \u00e0 de tels crimes, l\u2019indignation et l\u2019\u00e9motion sont l\u00e9gitimes, mais elles ne suffisent pas. Une lecture exclusivement morale ou affective montre rapidement ses limites lorsqu\u2019il s\u2019agit &hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4,5],"tags":[],"class_list":["post-19332","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-a-la-une","category-actualites"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/algeriepresse.dz\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/19332","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/algeriepresse.dz\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/algeriepresse.dz\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/algeriepresse.dz\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/algeriepresse.dz\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=19332"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/algeriepresse.dz\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/19332\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":19339,"href":"https:\/\/algeriepresse.dz\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/19332\/revisions\/19339"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/algeriepresse.dz\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=19332"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/algeriepresse.dz\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=19332"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/algeriepresse.dz\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=19332"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}