{"id":2815,"date":"2023-10-09T14:05:21","date_gmt":"2023-10-09T14:05:21","guid":{"rendered":"https:\/\/algeriepresse.dz\/?p=2815"},"modified":"2023-10-09T14:05:21","modified_gmt":"2023-10-09T14:05:21","slug":"ce-que-jen-pense-une-bouteille-a-la-mere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/algeriepresse.dz\/?p=2815","title":{"rendered":"Ce que j\u2019en  pense: Une bouteille   \u00e0 la m\u00e8re"},"content":{"rendered":"<p><em>M\u00e8re, \u00e0 force d&rsquo;\u00e9couter Renaud j&rsquo;ai fini par faire comme lui. J&rsquo;ai pris la mer, la nuit du doute. On \u00e9tait six \u00e0 embarquer sur une coquille d&rsquo;\u0153uf et personne n&rsquo;avait confiance en ce radeau de la m\u00e9duse. Mais avait-on le choix m\u00e8re ?<\/em><\/p>\n<p><em>Mohamed \u00e9tait le capitaine de la travers\u00e9e et c&rsquo;\u00e9tait \u00e0 lui, apr\u00e8s Dieu et ses proph\u00e8tes, que nous avons confi\u00e9s nos vies. Il poss\u00e9dait la science de la mer d&rsquo;apr\u00e8s les anciens. Il y avait, \u00e9galement, A\u00efssa, un intello portant des lunettes et la haine du monde en bandouli\u00e8re. Ses binocles \u00e9taient plus pour corriger sa vue qu&rsquo;un signe ext\u00e9rieur d&rsquo;intelligence. A ses c\u00f4t\u00e9s, Youcef, le ch\u00f4meur. Lui, c&rsquo;\u00e9tait une force de la nature, tout dans les bras et rien dans le ciboulot. Son sourire enfantin \u00e9tait un r\u00e9confort pour les blessures de la vie, cependant il ne se rendait m\u00eame pas compte du monde qui l&rsquo;entourait. A\u00efssa, l&rsquo;intello, qui semblait bien le conna\u00eetre, dira de lui qu&rsquo;il est l&rsquo;enfant du ciel et que Dieu avait referm\u00e9 son livre parce qu&rsquo;il \u00e9tait innocence.<\/em><\/p>\n<p><em>Yahia \u00e9tait le plus \u00e2g\u00e9 des passagers et sa barbe grisonnante trahissait le poids des ans. Il ne parlait pas et quand j&rsquo;y repense je ne l&rsquo;ai pas entendu articuler une seule syllabe depuis notre rencontre sur le sable mouill\u00e9 de la plage de notre d\u00e9part. Egalement \u00e0 bord de l&rsquo;aventure, Ibrahim le sage. Un saint homme avec, au front, la marque de la d\u00e9votion. Son regard avait le don d&rsquo;apaiser les consciences et de r\u00e9conforter les \u00e2mes tourment\u00e9es. Et puis, il y avait moi, m\u00e8re, le fruit de tes entrailles, ton benjamin, le pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 de tes cinq autres fils, celui en qui tu avais plac\u00e9 tous tes espoirs. Mais avais-je le choix, m\u00e8re ?<\/em><\/p>\n<p><em>M\u00e8re, la mer est perfide, joueuse, elle est tout miel pour se faire fiel en un clin d&rsquo;\u0153il. M\u00e8re, la mer est cruelle comme la pire des femmes, froide comme le sol d&rsquo;une morgue, immense comme le d\u00e9sespoir et mortelle comme la piq\u00fbre du scorpion. M\u00e8re, la mer nous a pris comme elle a pris tant de souffle, et Mohamed a pagay\u00e9 pour ne pas r\u00e9veiller les vagues. A\u00efssa avait enlev\u00e9 ses lunettes qu&rsquo;il essuya avec la manche de sa veste et dans son regard, on pouvait lire tout ce que le monde lui inspirait. M\u00e8re, je t&rsquo;assure que ce n&rsquo;est pas beau \u00e0 lire. Ibrahim r\u00e9cita une derni\u00e8re pri\u00e8re, regarda vers les \u00e9toiles et sourit.<\/em><\/p>\n<p><em>Deux heures ont pass\u00e9 m\u00e8re et le silence, seul, avait droit de parole parmi nous. Le groupe craignait de rompre le charme en tombant dans le p\u00e9ch\u00e9 de vanit\u00e9. Mais m\u00e8re, la mer est trahison. Un vent violent et froid souffla sur nos vies, une pluie fine puis drue tomba sur nos cadavres et la mer nous d\u00e9voila son visage hideux. Les vagues d\u00e9ferl\u00e8rent sur nous en rangs serr\u00e9s, pr\u00eates au combat. La peur s&rsquo;invita parmi nous et s&rsquo;installa avec effraction dans nos c\u0153urs. Je vis Ibrahim faire ses ablutions et r\u00e9citer tout le Saint Coran en cinq minutes. Yahia pleura tellement qu&rsquo;il se transforma en liquide, nous d\u00fbmes le mettre dans un bocal de verre pour ne pas le perdre. Youcef, debout au milieu de l&#8217;embarcation, essayait de repousser les vagues, le sourire, toujours accroch\u00e9 \u00e0 ses l\u00e8vres. Mohamed avait baiss\u00e9 les bras aux premi\u00e8res rafales de vent. Il \u00e9tait comme absent et fixait l&rsquo;horizon bouch\u00e9. Et moi m\u00e8re, pendant tout ce temps, je n&rsquo;ai cess\u00e9 de penser \u00e0 toi et mes pens\u00e9es nageront vers toi, vu qu&rsquo;elles ne pourront voler avec ce mauvais temps.<\/em><\/p>\n<p><em>Ensuite, m\u00e8re, les vagues sont devenues monstrueuses, gargantuesques, des montagnes d&rsquo;eau aussi dures que la pierre tombale. Et puis, m\u00e8re, il en est venu une, la plus grosse que les mers ont enfant\u00e9e. M\u00e8re, tu peux me croire elle avait la forme de la carte g\u00e9ographique du pays et elle nous a broy\u00e9 comme une tombe, le jour de l&rsquo;enterrement lorsqu&rsquo;elle enserre le fils de l&rsquo;homme et que ses c\u00f4tes s&rsquo;entrecroisent. M\u00e8re, je suis parti pour toujours ni pour un monde meilleur ni pour une autre vie. M\u00e8re, je suis mort. Mais avais-je le choix ?<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>M\u00e8re, \u00e0 force d&rsquo;\u00e9couter Renaud j&rsquo;ai fini par faire comme lui. J&rsquo;ai pris la mer, la nuit du doute. On \u00e9tait six \u00e0 embarquer sur une coquille d&rsquo;\u0153uf et personne n&rsquo;avait confiance en ce radeau de la m\u00e9duse. Mais avait-on le choix m\u00e8re ? 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