La philosophie ou la chute vertigineuse de l’Éros
Par Adnan Hadj Mouri
Lors des dernières épreuves du baccalauréat, les élèves ont été confrontés, parait-il, à des sujets de philosophie qui en ont désarçonné plus d’un. Leur complexité semblait déconnectée de ce à quoi ils avaient été préparés. Ce décalage n’est pas anodin : il révèle, en creux, les dérives profondes d’un enseignement de plus en plus vidé de sa vocation première. Avant d’entrer dans le détail de ces dysfonctionnements, rappelons que la philosophie, depuis longtemps déjà, demeure assujettie à un dogmatisme qui verrouille un savoir pourtant fondamentalement pluriel. Car philosopher, c’est précisément interroger ce qui semble aller de soi.
Dans ce climat d’enfermement « intellecticide », une dérive s’impose avec insistance : le parcœurisme. Ce mode d’apprentissage, aux antipodes de l’esprit critique, a été discrètement dénoncé par plusieurs parents, non seulement parce qu’il dénature la discipline, mais surtout parce qu’il prive les élèves de l’expérience vivante de la pensée. À la place d’un véritable exercice dialectique, on leur propose des canevas stériles. Certains enseignants, notamment dans les cours particuliers, se contentent de transmettre des « modèles types » de dissertations ou des listes de sujets « susceptibles de tomber » à l’examen. Loin d’initier à penser, l’enseignement verse dans une mécanique de récitation.
Ce glissement n’est pas seulement une déformation pédagogique ; il traduit plus largement un refus systémique de la pensée vivante. Le champ dans lequel la philosophie est censée s’inscrire aujourd’hui en Algérie se heurte à un obstacle majeur : sa forme la plus répulsive. Comment peut-on se revendiquer enseignant en philosophie tout en restreignant délibérément l’accès de l’élève au savoir ? Comment justifier qu’un enseignement censé éveiller la pensée critique soit réduit à une entreprise de « routine d’obéissance » ?
Mais cette réduction scolaire n’est que la surface visible d’un processus plus profond. Une autre dynamique, plus souterraine, étouffe l’élan philosophique : l’islamisation rampante de la discipline, qui substitue à l’interrogation libre une « orthodoxie religieuse » incompatible avec la structure du doute et du conflit inhérente à toute pensée véritable. Ce glissement idéologique ne fait qu’aggraver un système éducatif déjà foncièrement rétrograde. Incapable de se réformer de l’intérieur, il compense ses lacunes par une « inflation quantitative de contenus » et une « technocratie de l’évaluation ». L’essentiel le geste même de penser y est sacrifié au profit d’un rendement sans critique.
Cette dévitalisation s’exprime jusque dans la langue même de ses » maîtres alphabétiseurs, » souvent plus préoccupés par leurs titres ronflants que par la transmission vivante du savoir. On les entend se proclamer enseignants « multicarte », tandis que leur discours trahit « une conception figée et naturalisée du savoir » : une accumulation de notions mortes, détachées du réel, de la subjectivité, du conflit intérieur. Une pensée réduite à un « automatisme sans épreuve du sens ».
Or, « cette naturalisation du savoir » ne date pas d’hier. Elle s’est lentement installée, portée par l’idéologisation de la langue arabe dans le champ scolaire. Loin d’être un « vecteur d’ouverture conceptuelle », cette langue figée dans une fonction sacrée ou identitaire s’est vue appauvrie dans ses usages éducatifs. Elle entrave désormais l’émergence d’une pensée conflictuelle, capable de se remettre en question, de se dialectiser. À cette clôture linguistique s’ajoute une censure sociale plus ou moins explicite : philosopher devient un acte suspect, et l’on intime au jeune esprit de ne plus penser. Le célèbre Connais-toi toi-même socratique se dissout dans une ambiance « de bêtifiance généralisée », où l’esprit critique est perçu non comme éveil, mais comme menace.
Mais au-delà même de cette « répulsion institutionnalisée », une menace plus insidieuse se profile : celle de la pseudo bien-pensance. Elle prétend sauver la philosophie en la vulgarisant à outrance, en l’habillant de gadgets conceptuels et de discours infantilisants. Sous prétexte d’accessibilité, on en évacue la radicalité, on en neutralise la fonction subversive. On la rend « sympathique », mais on en détruit la puissance.
C’est ici que la parole de Gilles Deleuze retrouve toute sa vigueur pour s’opposer à cette dérive : « Ce n’est pas facile de faire de la philosophie, ce n’est pas naturel. La philosophie, c’est contre le naturel».
Philosopher, ce n’est pas simplifier. « C’est habiter la difficulté, « »affronter le conflit, ouvrir des brèches dans les évidences. Ce n’est pas transmettre des réponses toutes faites, mais faire advenir un sujet dans le mouvement même du questionnement.
Enfin et c’est peut-être là le nœud de cette crise, la dimension proprement philosophique, celle qui permet à chacun de « consentir à son inscription symbolique », reste dramatiquement inaudible. Elle est étouffée par la quête d’une sécurité narcissique qui règne dans notre espace social. Cette sécurité, « en réalité défensive », forclos l’inconscient comme structure langagière : elle refuse la division du sujet, l’ouverture au manque, au doute, au conflit intérieur toutes conditions pourtant nécessaires à l’émergence d’une pensée vivante.