L’Algérie muscle son dispositif anti-drogue: Saisie de 228 kg de cocaïne à Oran

Un important coup de filet a été réalisé par les services opérationnels de la Sûreté de wilaya d’Oran, permettant le démantèlement d’un réseau criminel international organisé et la saisie de 228 kilogrammes de cocaïne et l’arrestation de 20 personnes. L’opération, menée la semaine dernière à Oran, fait suite à un travail de renseignement minutieux et à des investigations approfondies conduites par les éléments de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI), en coordination avec les policiers du 20e arrondissement de sécurité urbaine, implanté au quartier El Barki.
Les investigations ont permis de mettre au jour un projet visant à acheminer une importante cargaison de cocaïne depuis le sud-ouest du pays vers Oran. Pour transporter la drogue, les membres du réseau auraient utilisé un camion destiné au remorquage de véhicules, dans lequel les enquêteurs ont découvert des compartiments aménagés au niveau de la structure du véhicule pour dissimuler la marchandise. La poursuite des investigations, menées sous la supervision du parquet compétent, a permis d’identifier et d’interpeller plusieurs membres présumés de cette organisation criminelle. Les enquêteurs ont également mis en évidence un procédé destiné à dissimuler et blanchir les revenus issus des activités illicites, notamment à travers des agences spécialisées dans la vente de véhicules. Au total, 20 personnes, dont trois femmes et un ressortissant marocain, ont été interpellées dans le cadre de cette affaire. L’opération a également permis la récupération de 46 véhicules, ainsi que de 812 millions de centimes, en plus de montants en euros, dirhams marocains et dirhams émiratis.
Présentés jeudi 03 septembre devant le parquet de la République, les mis en cause ont été placés en détention provisoire pour importation, détention, transport, stockage et acquisition illicites de drogues dures au sein d’un groupe criminel organisé transnational susceptible de causer de graves dommages à la santé publique, ainsi que pour contrebande d’une gravité menaçant la santé publique et blanchiment d’argent dans le cadre d’un groupe criminel.
Cette saisie s’inscrit dans une série d’opérations d’ampleur qui ont marqué l’été 2026 en Algérie et traduisent l’intensification du narcotrafic international visant le pays comme zone de transit. Le 21 août, la Direction générale de la Sûreté nationale annonçait le démantèlement d’un réseau international ayant permis la saisie de plus de 10,4 millions de capsules de prégabaline et de 33,4 kg de cocaïne, pour une valeur marchande estimée à près de 1 000 milliards de centimes ; l’enquête avait mis en cause des barons de la drogue de nationalité marocaine opérant depuis le Maroc, avec des relais à Dubaï, aux Émirats arabes unis, ainsi que des complicités en France. Un mois plus tôt, le 21 juillet, le ministère de la Défense nationale avait annoncé la saisie de 133 kg de cocaïne par les services de sécurité de l’Armée nationale populaire, relevant de la 1ʳᵉ Région militaire, en coordination avec les Douanes des wilayas de Djelfa et de Laghouat.
« DEA algérienne » et « Alcatraz saharien »
Début août, les bilans opérationnels de l’ANP faisaient état de 88 kg de cocaïne et de plus de 3,8 millions de comprimés psychotropes interceptés en une seule semaine, tandis qu’en juillet, une opération menée dans les secteurs militaires d’Adrar, Béchar et Timimoune avait abouti à la saisie de plus de 45 kg de cocaïne, et qu’un autre réseau avait été démantelé la même semaine avec plus de 86 kg de cocaïne et 1 049 300 comprimés psychotropes saisis. En février 2026 déjà, la 5e Région militaire avait démantelé un réseau spécialisé dans le trafic de drogue dure et saisi 49,4 kg de cocaïne.
Ces chiffres cumulés dessinent la physionomie d’un trafic transnational structuré, mêlant filières marocaines, relais financiers dans le Golfe et ramifications en Europe, et confirment la place de l’Algérie comme cible privilégiée des réseaux de narcotrafiquants opérant entre l’Afrique du Nord et le continent européen.
Face à cette recrudescence, le Haut conseil de sécurité (HCS), réuni mercredi 2 septembre sous la présidence d’Abdelmadjid Tebboune, chef suprême des Forces armées et ministre de la Défense nationale, a arrêté deux décisions majeures. Selon le communiqué de la Présidence de la République, le Conseil a décidé de créer un organe sécuritaire spécialisé dans la lutte contre la drogue, à l’instar de ce qui existe dans plusieurs pays, dont les États-Unis – une référence explicite à la Drug Enforcement Administration (DEA), l’agence fédérale américaine créée en 1973 et rattachée au département de la Justice, qui réunit sous une même autorité renseignement et action judiciaire contre les réseaux de stupéfiants. Le Conseil a par ailleurs salué les efforts déployés par l’Armée nationale populaire et les services de sécurité, avant de décider la transformation d’une caserne de l’ANP située dans le Grand Sahara, à Tanezrouft, en prison de haute sécurité destinée aux barons de la drogue et à leurs trafiquants.
Le choix de cette localisation n’est pas anodin. Située dans l’extrême sud-ouest du pays, à proximité de la frontière malienne et à environ 400 kilomètres de la zone urbaine la plus proche, la région du Tanezrouft, où les températures peuvent atteindre 52°C, est considérée comme l’une des zones les plus isolées et inhospitalières du Sahara. Plusieurs commentateurs ont d’ores et déjà qualifié cette future installation d' »Alcatraz à l’algérienne », vouée à produire un effet dissuasif sur les réseaux criminels avant même le passage à l’acte.
Sollicités par l’APS, plusieurs experts saluent une inflexion stratégique majeure. L’expert en questions sécuritaires Ahmed Mizab y voit une « étape décisive » marquant le passage d’un traitement sécuritaire classique à une véritable guerre systématique contre les réseaux de criminalité organisée transfrontalière. Selon lui, la transformation de la caserne de Tanezrouft en prison de haute sécurité porte une dimension dissuasive qui dépasse la sanction pénale traditionnelle, dans la mesure où elle vise à priver les chefs de réseaux de toute capacité à communiquer ou à continuer de diriger leurs organisations depuis leur lieu de détention.
« Transformation stratégique »
La création de l’organe sécuritaire spécialisé témoigne pour sa part de la volonté algérienne de coordonner ses moyens et de mener des opérations préventives ciblées face à une menace devenue, selon cet expert, un enjeu de sécurité nationale à part entière, porté par des réseaux disposant de financements aux ramifications régionales et internationales, ce qui impose désormais de viser les centres de commandement plutôt que les seuls exécutants ou cargaisons.
L’expert en questions sécuritaires et africaines Bouhania Goui abonde dans ce sens, estimant que ces mesures envoient un signal de dissuasion clair aux acteurs régionaux et internationaux qui chercheraient, via des réseaux criminels transfrontaliers, à déstabiliser l’Algérie. Il relève que l’approche algérienne combine désormais les volets organisationnel, procédural et logistique afin de renforcer la capacité de réponse face à l’évolution des méthodes des organisations criminelles.
Le politologue Idriss Attia parle quant à lui d’une « transformation stratégique » qui dépasse la simple poursuite des trafiquants pour consacrer le concept de frontières sécurisées dans un environnement régional aussi sensible que le Sahel, en s’attaquant directement à la structure de commandement des réseaux de financement et d’approvisionnement. Dans le même esprit, Nabila Benyahia, professeure à l’université d’Alger 3, considère que ces décisions ne relèvent pas d’une simple mesure punitive ponctuelle mais traduisent une lecture qualitativement différente du trafic de drogue, désormais perçu comme une composante de la menace globale posée par les réseaux criminels transfrontaliers ; l’objectif affiché est de démanteler l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement, des bailleurs de fonds jusqu’aux distributeurs, afin de prémunir le pays contre l’infiltration de ces réseaux. Sur le plan juridique enfin, l’avocat Nadjib Bitam juge que le choix d’une région à l’environnement naturel extrême pour y implanter cette prison spéciale arrive à point nommé face à la progression de la criminalité organisée, une mesure d’isolement déjà pratiquée dans d’autres pays et jugée essentielle pour neutraliser des réseaux qui recourent désormais à des moyens sophistiqués, y compris des drones.
Cette double décision vient compléter un arsenal déjà conséquent. L’Algérie dispose depuis 1997 de l’Office national de lutte contre la drogue et la toxicomanie, installé en 2002 et rattaché au ministère de la Justice, mais dont les missions relèvent essentiellement de la coordination et de la prévention, non de l’action opérationnelle – d’où la nouveauté que représente la création d’une structure proprement sécuritaire. Sur le terrain judiciaire, le pôle pénal spécialisé, à l’image de celui d’Oran, centralise déjà le traitement des affaires de trafic transnational, tandis que la Direction générale de la Sûreté nationale a mis en place un Service central de lutte contre le trafic illicite de stupéfiants (SCLTIS), appuyé par le Groupement des opérations spéciales de la police (GOSP).
Le statut exact de la future instance antidrogue, sa tutelle institutionnelle et son calendrier de mise en place restent pour l’instant à préciser, la Présidence n’ayant pas communiqué de détails supplémentaires à ce stade.
A. Fayçal & G. Salima
