Arezki Metref, journaliste, écrivain et poète à Algérie Presse : « Je vois émerger des voix fortes et inventives »

Propos recueillis par Nadir O.A

Né le 21 mai 1952 à Sour El-Ghozlane, près de Bouira, Arezki Metref est un journaliste, écrivain et poète algérien dont le parcours traverse plusieurs décennies de la vie intellectuelle et culturelle du pays.
Après ses débuts dans le journalisme en 1972, il collabore avec plusieurs titres de presse, notamment L’Unité, Révolution africaine, El Moudjahid et Algérie-Actualité. En janvier 1993, il cofonde l’hebdomadaire Ruptures avec Tahar Djaout et Abdelkrim Djaad. Cette aventure journalistique est profondément marquée par l’assassinat de Tahar Djaout en 1993.
Auteur de recueils de poésie, de romans, de pièces de théâtre et d’essais, Arezki Metref explore dans son œuvre la mémoire algérienne et les transformations de la société. Il poursuit également son travail d’écriture avec « Les Jours Inquiets », paru aux éditions Casbah et qu’il présentera au Salon international du livre d’Alger (SILA). Dans cet entretien, il revient sur les liens entre journalisme et littérature, l’expérience de Ruptures, le rôle de la création dans la transmission de la mémoire et les défis auxquels sont confrontés les jeunes écrivains et journalistes algériens.

Algérie Presse : Votre parcours vous a conduit du journalisme à la littérature, en passant par la poésie et le théâtre. Qu’est-ce qui relie aujourd’hui ces différentes formes d’expression dans votre travail ?

Arezki Metref : On me pose toujours cette question sur ma qualité d’écrivain polygraphe et j’ai toujours autant de mal à y répondre. Même si les genres — le journalisme et la littérature — sont distincts parce qu’ils mettent en œuvre des processus différents, ils ont en commun un fondement : l’usage des mots.J’en profite pour évoquer mon dernier roman, Les Jours Inquiets, paru aux éditions Casbah et que je présente au SILA (Salon international du livre d’Alger) fin octobre.
Il s’agit précisément d’un exemple concret de cette collaboration constante entre le journaliste et le romancier : la rigueur de l’enquête journalistique y nourrit la création romanesque pour donner toute sa profondeur au récit.

Vous avez cofondé l’hebdomadaire Ruptures avec Tahar Djaout et Abdelkrim Djaad au début des années 1990. Avec le recul, que reste-t-il de cette expérience dans votre vision du journalisme et de son rôle dans la société ?

L’aventure de Ruptures reste une empreinte indélébile dans mon parcours. C’était une expérience marquée par une immense exigence intellectuelle, une audace journalistique sans concession et un amour profond pour la liberté de penser. Elle s’est malheureusement terminée avec l’assassinat de notre ami Tahar Djaout.Dans une vie d’homme et en dépit de cette fin tragique, c’est une chance d’avoir travaillé avec des gens comme Abdelkrim Djaad, Tahar Djaout et tous les autres de Ruptures — Nadjib Stambouli, Arezki Aït-Larbi, Maâchou Blidi et tous les autres—, car ce sont des exemples de compétence et de dévouement. De cette époque, il me reste la certitude que la presse doit demeurer un espace de réflexion critique, de résistance contre la pensée unique et un passeur de liberté.

Votre œuvre explore différentes facettes de l’Algérie, de sa mémoire à ses transformations sociales. La littérature peut-elle, selon vous, préserver une mémoire collective que l’actualité et les discours officiels ne suffisent pas toujours à transmettre ?

Absolument, c’est mon vœu et c’est sans doute l’une des fonctions majeures de la création littéraire. Là où le discours officiel a tendance à figer l’Histoire dans un récit uniforme en fonction d’intérêts du présent, et là où l’actualité s’évapore sous le flux de l’instant, la littérature conserve les nuances, les failles et l’humanité du vécu.La fiction et l’écriture poétique restituent les émotions, les parcours individuels et la mémoire vive des oubliés. Elle permet d’interroger le passé sans œillères, de rouvrir les zones d’ombre et d’offrir aux générations futures une mémoire incarnée, plurielle et vivante.

Quel regard portez-vous sur la nouvelle génération d’écrivains et de journalistes algériens ? Quels sont, selon vous, les principaux défis auxquels elle est confrontée aujourd’hui pour faire entendre sa voix ?

Je porte un regard plein d’espoir et d’admiration sur cette nouvelle génération. Elle fait preuve d’une créativité remarquable et d’une réelle volonté d’explorer de nouveaux modes d’expression, notamment à travers le numérique.
Cependant, elle fait face à des défis majeurs : la fragilité des espaces d’expression et d’édition indépendants, la précarisation des métiers du livre et de la presse, ainsi que la recherche d’un équilibre entre la transmission des héritages et la liberté d’inventer leurs propres thématiques. Malgré ces contraintes, je vois émerger des voix fortes et inventives.
Leur plus grand défi aujourd’hui est d’imposer leur singularité et de persévérer sans renoncer à l’exigence intellectuelle.

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