Ce que j’en pense: Muse endormie

Par Saïd Adel

Reste, reste encore un peu, ne t’en vas pas…il y a encore tant de choses à dire, tant de choses à comprendre et une multitude de choses à transmettre à ceux qui font leurs premiers pas dans ce monde devenu par défaut dangereux, inconscient et absolument infâme. S’il te plaît, reste encore un peu et souffle en moi un peu d’ardeur et n’en veux pas à ces blasphémateurs qui disent que le temps n’est plus à l’espoir, que le temps n’est plus qu’à l’arrogance et à l’argent. N’écoute pas ces charlatans et comble mon esprit saturé de ton haleine fraîche. Comble mon esprit fatigué de tes histoires sans fin, commencées il y a des siècles, assouvis donc ma soif de tes voyages dans le cœur de ceux que tu as éclairés.
Reste, reste encore un peu et irrigue cette page blanche de ton encre si douce. Laisse-moi écrire le miel au lieu de ressasser encore et encore le sang de ces milliers d’innocents qui s’en vont chaque jour devant une humanité hagarde et impuissante. Une humanité qui se complait dans un décompte macabre qui s’alourdit comme une fatalité, devant l’insouciance des nantis de ce monde qui se pavanent en ânonnant des hypothèses burlesques pour expliquer la fin prématurée et voulue d’un enfant, pauvre de surcroît. Reste encore un peu et irrigue mes yeux afin que je me fasse un festin de ces images d’enfants, jouant pieds nus, sous le ciel de cette bande quand il était dégagé et dévolu aux seuls oiseaux, il y a longtemps… au moins cent ans.
Reste et raconte-moi l’histoire de ces poètes que tu as sauvés de la peste et d’un contingent de dévots agglutinés autour d’un dogme fétide et laborieux simplement en illuminant leurs cœurs. En illuminant leurs vers de cette touche particulière faite d’un souffle chaud au milieu d’une nuit froide éclairée seulement d’une bougie finissante. Reste encore et libère-moi de cette nausée qui m’habite depuis l’instant où j’ai ouvert les yeux, depuis l’instant où j’ai compris mon impuissance devant le verbe de ceux qui ne respectent aucune conjugaison. Reste près de moi encore un peu, juste un peu, le temps que je prenne conscience de mes lâchetés d’homme.
Reste et inonde mon âme de ces souvenirs sans âge que tu as enfermés dans des livres sans titres et sans auteurs et qui seront pourtant lus cent fois et plus par ces rêveurs qui mangent de l’espoir pour assouvir leur faim et qui sont heureux de n’être jamais repus de cette manne qui ne s’achète pas, qui ne se vend pas mais qui se partage comme on partage un bon pain. Reste et murmure-moi le sort de ces idées timides et presque invisibles qui, le temps d’une nuit, se sont transformées en idéaux portés par tous et qui ont conquis d’immenses contrées jusque-là dominées par l’injustice, la famine et un malheur endémique. Reste, ne t’en vas pas, reste encore un peu…
Tu es là, Dieu merci. Endormie, mais tu es là…

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