Prix Goncourt : Pour quelle péripétie daoudienne ?
Par Adnan Hadj Mouri

Pour les écrivains, la pertinence de la critique sociale favorise en soi une marque de dignité, un refus de la « fabrique de nos servitudes » qui établit un éclair de lucidité dans une nuit d’ignorance.
L’imaginaire de l’écriture exprime l’insaisissable du pensable ; de fait l’art de l’écriture permet une œuvre de singularité transformant le lecteur « écrivain » en « transcendance transcendée » afin de s’imprégner de la racine de l’intersubjectivité.
Dans cette optique, je pourrai dire que la tentative de construire une réflexion critique à l’égard d’une œuvre ne doit pas entraver le jugement d’analyse par l’émulation maligne qui déprécie le savoir ; à cet égard l’épistémologue Bachelard disait « penser scientifiquement, c’est en quelque sorte désexualiser la recherche ». Cette prise de conscience dépasse le jugement déterminant par le jugement réfléchissant afin de ne plus faire échouer la critique.
Cette tentative de construction met en garde écrivains ou lecteurs pour éviter d’annihiler la dimension conflictuelle privée d’un savoir dialogique, selon le sociologue Edgar Morin.
La critique d’une œuvre permet continuellement de démocratiser la démocratie, au sens de Balibar. Pour promouvoir la dimension du conatus, selon le concept de Spinoza, il serait nécessaire de mettre en avant une éthique humanisante.
Cette disposition conceptuelle permettra un ajustement adéquat de la pratique réflexive qui écarte la sédimentation de l’affect qui ronge le lien social.
Pour harmoniser l’atmosphère de la critique, les observations adressées à l’écrivain devront désigner l’effort par lequel l’esprit humain s’élève au-dessus des réalités de l’affect.
A travers les posts sur la toile, je constate que la clinique de la subjectivité est massacrée par l’écrivain Daoud en question et pour ainsi dire les confrères qui confondent, à leur insu, individualité et singularité.
A travers les différentes diatribes, je pense que les conditions d’un procès équitable devront permettre à tout écrivain de se poser la question suivante : est-ce que le devoir de l’écriture s’édifie avec l’usage opérateur des récompenses ? Comment se départir des pistes infantilisantes de «la société du spectacle » qui aliène le processus de sublimation ?
L’hégémonie culturelle marchande de Gramsci favorise la vacuité du sens et la « montée de la bêtifiance », hélas, trouve refuge dans la sécurité narcissique.
De ce fait, les réactions émotionnelles se font de plus en plus égarantes lorsqu’ on prend en compte la peopolisation de l’écriture comme idéologie marchande partagée par Daoud et ses confrères qui se déchaînent sur la toile.
Il reste, une fois compris, qu’il n’y a pas de contradiction logique à louer à « l’écriture ludique » chère à Kamel Daoud, pour une raison qui fétichise l’acte de l’écriture.
En 2017, la regrettée Amina Mekahli m’avez convié à un débat avec Kamel Daoud au centre d’études maghrébines Cema. Suite aux échanges avec l’écrivain fervent de « l’écriture ludique », je lui ai fait part de mon ressenti par rapport à notre débat, une critique qu’elle avait partagée. A mon sens, découper un plan romanesque pour remettre en cause un « imaginaire leurrant », c’est pouvoir se munir de concepts qui méritent un effort de réflexion plutôt que d’afficher de façon triviale des formules à l’emporte pièce.
En effet, pour dépasser l’insondable mascarade hystérique qui défie la rationalité et donne le vertige de la psychotisation, il serait nécessaire de se questionner en essayant de dialectiser l’aliénation signifiante et sociale qui ouvre les chemins de traverse ; inventer de nouvelles voies réflexives et éviter la fumisterie neuronale des « ayatallah consuméristes » (voir mon article sur l’essai ébullition de l’intériorité).
En d’autres termes, battre en brèche l’effet perroquet de« l’occiredentalisation » prôné par cet écrivain qui éradique le processus d’acculturation propre déjà à son pays tout en étant subjugué par les affres du capitalisme autoritaire.
Mettre en avant la critique, c’est remettre en cause l’imprécision du vocabulaire quant au fait de vouloir guérir le masculin, mettant bien en avant sa chronique malheureuse sur Cologne, ce qui laisse planer la débilité.
Cet écrivain ainsi que les confrères qui le critiquent n’arrivent pas à admettre que toute conception naturaliste de la sexualité humaine suppose que la pulsion sexuelle ne soit réduite à un instinct.
Comme le symptôme subjectif fait écheć, l’étincelle daoudienne se consume dans les thèses eugénistes. Je disais précédemment qu’appliquer au comportement humain la notion d’instinct était inadéquate ; beaucoup de détracteurs de Kamel Daoud partagent cette ineptie.
Pour terminer, je livre une critique qui s’actualise dans ce que l’ethnologue Levi strass appelait « l’occiredentalisation, la vente des recettes désuètes au tiers monde ».
Kamel Daoud est victime de cette « illusion ethnocentrique » ; la lecture de Levi Strauss s’avère judicieuse pour dégonfler les baudruches de « la modernité liquide » qui réifie le sujet. Éviter les pièges de l’eugénisme, c’est s’interdire de se bercer d’illusions ontologiques.
Après avoir établi cette distinction en admettant que la civilisation occidentale est bien évidemment « plus cumulative » que les autres, l’ethnologue Claude Levi Strauss, relativisait la portée du progrès.
D’une part, on pourra dire que ce sont les sociétés très lointaines et archaïques qui ont réalisé des inventions fondamentales, comme le disait Claude Levi Strauss, la révolution néolithique voit l’apparition de l’agriculture, le tissage, l’élevage et d’autre part à l’inverse du progrès qu’on croit massivement bénéfique, la civilisation technicienne entraîne le « technico fascisme » pour reprendre Pasolini.
Pour lutter contre les « temps sombres » de Brecht, l’écrivain, devra lutter contre la rationalité instrumentale qui transforme « la raison en mythologie », selon le philosophe Adorno. ́
Enfin, la parole créatrice de sens devra revêtir une « dignité prophétique » en acceptant la négation de l’être, son existence préétablie. Dans cette logique, la parole trouve sa place dans un monde commun, selon la philosophe Annah Arendt. A.H.M
