Ce que j’en pense : Un intrus dans ma tête

Par Saïd Adel

Il y a un intrus dans ma tête, depuis quelques jours seulement ou depuis toujours… je ne sais plus… mais il y a un intrus dans ma tête qui me mange les neurones et ne me laisse guère de latitude devant les événements, devant mes propres démons et devant ce passé escroc habillé de vertu par les bien-pensants de ce monde. Bien-pensants qui fixent l’histoire comme on riverait un clou à une planche pourrie… car qu’avons-nous à gagner en plaidant la cause des démunis ? Qu’avons-nous à gagner en détournant le pain de ces bouches affamées vers un congélateur plein de lendemains incertains ? Qu’avons-nous à gagner en intubant le mal qui nous ronge à des générations dont l’avenir nous incombe ? Qu’avons-nous à gagner… ?
Il y a un intrus dans ma tête qui m’exhorte à détourner le regard de ces pauvres hères laminés par un quotidien fait de noirceur, d’une décrépitude servie par des fossoyeurs qui n’auront de cesse de les vouloir plus sales, plus dénudés, plus secs et surtout moins arrogants dans leurs sandales de caoutchouc. Fossoyeurs blindés qui rêvent de retourner au temps des croquants pour saigner une population dont ils voudraient rallonger la vie aux seules fins de gagner plus. J’ai beau fermer les yeux avec l’espoir de les ouvrir sur autre chose, sur un tableau moins précaire, mais ils sont toujours là, tels que je les ai laissés : en haillons décousus et hideux. Et il est là lui aussi à me tarabuster de mises en garde transformées bientôt en menaces… l’intrus.
Il y a un intrus dans ma tête, depuis quelques mois seulement ou depuis toujours… je ne sais plus… mais il y a un intrus dans ma tête qui me plonge chaque nuit dans un dilemme où il m’est presque impossible de différencier mes rêves de mes cauchemars. A mon réveil, j’ai honte de mes cauchemars car plus à l’Est, il y a des enfants dont ils sont le quotidien, un ordinaire consommé et j’ai alors honte de mes peurs comme de mes cris dans la nuit. J’ai tout aussi honte de mes rêves qui ne sont plus synonymes d’évasion ou de détente mais d’un sentiment de culpabilité indicible tant il est cruel de s’enorgueillir d’un ciel bleu et ensoleillé alors que pas très loin de nous, ce même ciel menace de se couvrir à tout moment d’une mort certaine. Mais il est là l’intrus et il m’invite avec insistance à m’occuper de moi.
Il y a un intrus dans ma tête qui tisse depuis plus d’un an déjà… j’en suis sûr… il tisse une toile, faite d’ombres et de brouillards, une toile qui m’empêche de lire les actions des hommes à la lumière de la raison et du bon sens. Une toile faite d’images qui foisonnent dans tous les sens tel un nid d’insectes, et qui m’invite à regarder dans une passivité totale les crimes et les viols, les tortures et les mises en fosses, les massacres et les lynchages sans dire le moindre mot… comme si ce maudit intrus voulait me voir oublier qu’on pense en mots, il insiste encore et encore pour tuer ce vocabulaire amassé au fil des lectures et lui interdire de se constituer en idées.
Alors, suis-je le seul à cohabiter avec un intrus dans la tête… ?

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