Jardins en sursis
Il fut un temps où les jardins d’Oran étaient des refuges sacrés. Des rires d’enfants, des histoires chuchotées par des grands-mères sous les palmiers. Aujourd’hui, ces lieux sont devenus des scènes étranges, envahies par des jeunes couples dont la discrétion est souvent absente. L’innocence d’antan ? Étouffée, comme une vieille chanson qu’on n’écoute plus.
«Ya khouya, les jardins, c’était la vie !» confie Si Mokhtar, 78 ans, assis sur un banc décoloré au jJardin Ibn Badis. «Ma grand-mère m’y emmenait pour jouer, et on mangeait du khobz au sucre avec du thé. Maintenant ? Les gamins n’ont plus leur place, c’est plein de jeunes qui s’embrassent et fument. Ça fait mal au cœur, wallah !»
Ces espaces, autrefois des havres de paix, sont devenus le théâtre d’un individualisme qui dévore tout. Chaque banc semble privatisé, chaque coin d’ombre un territoire occupé. Les enfants ont disparu, les vieilles femmes aussi. L’esprit du lieu ? Volatilisé.
Les allées ne résonnent plus que de murmures hâtifs et de regards qui fuient.
«On ne respecte plus rien, weldi», ajoute Mokhtar, amer. «Ces jardins sont notre mémoire. Si on les perd, c’est comme si on perdait notre âme».
Et il a raison. Ces jardins ne sont pas de simples espaces verts. Ils sont des fragments de notre histoire, des lieux où le temps ralentissait, où les générations se retrouvaient. Si nous les abandonnons à l’oubli ou à l’appropriation, nous trahissons tout ce qu’ils représentent : le partage, la sérénité, la vie commune.
Alors, à quand un sursaut ? A quand le retour des rires, des odeurs d’oud et des sachets de pain jetés aux oiseaux ? Car un jardin qui n’accueille plus ses enfants ni ses vieilles âmes n’est rien d’autre qu’un désert déguisé.
O.A Nadir