Taghzout Ghezali, réalisatrice, à Algérie Presse : « Le cinéma doit restituer la nuance, pas la figer »

Entretien réalisé par O.A Nadir

Dans un paysage documentaire algérien souvent marqué par les silences, l’héroïsation ou l’oubli, Taghzout Ghezali avance avec une approche à la fois pudique et radicale. Son film « Des hommes libres » revisite la figure mythique de Kateb Yacine à travers la mémoire de son fils, Amazigh Kateb, révélant un écrivain moins monumental et plus humain. Autrice également du documentaire « Le jour où nous avons découvert l’esclavage moderne » (2013), elle explore la lutte, la dignité et la mémoire à hauteur d’hommes et de femmes qui vivent les fractures de leur époque.

Algérie Presse : Avec « Des hommes libres », vous déconstruisez plusieurs mythes sur Kateb Yacine. Quel a été l’élément le plus surprenant ou méconnu que vous avez découvert pendant le tournage ?

Taghzout Ghezali : Ce qui m’a le plus frappé durant le tournage de « Des hommes libres », ce n’est pas une révélation spectaculaire, mais la découverte intime d’un Kateb Yacine radicalement différent de l’icône figée que l’on célèbre.Après des heures d’interview, on finit par découvrir un homme vulnérable, drôle, parfois contradictoire, avec ses moments d’humanité très simples : des colères, des erreurs, des échecs, des doutes, de la solitude ou de la tendresse. Et tout cela redonne chair à quelqu’un qu’on réduit trop souvent à ses slogans ou à son génie. Ce contraste entre la figure publique et la personne intime a guidé mon travail : redonner de la nuance là où dominaient des certitudes.
Le tournage du documentaire a également coïncidé avec le Hirak, et c’est sans doute ce qui m’a le plus remuée, parce que cette immersion dans la mémoire et dans le passé de nos figures historiques résonne avec l’Algérie d’aujourd’hui : un pays vibrant, traversé par des élans de dignité, mais encore retenu par des inerties anciennes. Et on finit par se rappeler que l’idéal de liberté et de justice n’est pas une archive mais encore une nécessité brûlante.

Vous donnez beaucoup de place à la voix et au regard de ses proches, notamment Amazigh Kateb. Pourquoi avoir choisi cette approche intime plutôt qu’un format académique classique ?

Parce que Kateb Yacine n’était pas un auteur académique. Sa vie, comme son œuvre, est faite de souffle et de luttes concrètes. Je ne voulais pas d’un documentaire-musée. Son fils, Amazigh, et les membres de sa famille portent en eux quelque chose qu’aucun expert ne peut transmettre : la mémoire vivante et le lien intime.En filmant leurs regards, j’ai voulu redonner une dimension humaine et affective à une figure qui a trop souvent été récupérée ou figée. Le film ne cherche pas à expliquer Kateb Yacine ; il cherche à l’écouter à travers ceux qui l’ont aimé.
Amazigh traverse le film comme un fil vivant. Il n’en porte pas seulement le récit : il en compose aussi la musique, nourrie des textes de son père. Après la mort de Kateb Yacine, le deuil suspendait tout élan, il lui était longtemps impossible de mettre en voix les poèmes de son père.
Son témoignage prend ainsi une dimension profondément symbolique : en racontant son père et en chantant ses mots, il rétablit un dialogue interrompu, transformant la perte en héritage partagé.

Dans votre court-métrage « Le jour où nous avons découvert l’esclavage moderne », vous suivez trois militantes venues d’Algérie, du Liban et de Palestine. Quelles similitudes avez-vous observées dans leurs luttes contre les formes modernes d’exploitation ?

La première similitude, c’est la solitude. Malgré des contextes différents, elles se heurtent aux mêmes systèmes : la violence institutionnelle, l’impunité, la précarité, la confiscation de leur parole.
Elles montrent que les frontières politiques ne séparent pas les oppressions. Ces militantes ont en commun une conscience claire que les luttes d’aujourd’hui prolongent celles d’hier : contre le colonialisme, contre le patriarcat, contre l’injustice sociale.Leurs combats s’inscrivent dans une histoire plus large, faite de résistances, de transmission et d’héritages militants. Elles incarnent la résistance du quotidien, celle qu’on ne filme jamais assez.

Quelle est, selon vous, la responsabilité du cinéma documentaire face à la mémoire, la liberté ou la dignité humaine ?

Le documentaire ne peut pas être neutre, il n’est pas là non plus pour imposer une vérité, mais pour créer un espace où des voix peuvent exister autrement. Quand on filme la mémoire, on décide déjà de quel côté on se place. Lorsqu’on touche à la mémoire ou à la dignité humaine, on porte une responsabilité éthique : ne pas trahir, ne pas esthétiser la douleur et ne pas instrumentaliser ceux qu’on filme. Pour moi, faire du cinéma documentaire, c’est prendre position : contre l’oubli, contre la déformation des luttes et contre la propagande qui cherche à rendre le présent acceptable.Le cinéma documentaire doit donner un espace à ceux que l’histoire officielle ne raconte pas. C’est une responsabilité politique, mais aussi éthique, un travail de justesse, presque de pudeur.

Vous étiez également responsable vidéo chez PIMENKO. Cette immersion dans la production quotidienne influence-t-elle votre manière de construire vos films personnels ?

Être en poste en entreprise peut parfois freiner l’élan créatif nécessaire pour développer des projets personnels. Le manque de temps, de disponibilité mentale et même de liberté de mouvement finit par peser. Bien que cela influence en effet la manière de construire nos propres projets, dans le sens où cela nous rappelle à quel point l’image est devenue un outil de pouvoir.
Dans la production institutionnelle, on voit comment le récit peut être cadré, orienté, formaté.
Cela renforce mon besoin, dans mes projets personnels, de casser ces cadres-là et de revenir à quelque chose de plus brut et plus libre.C’est aussi une manière de réaffirmer qu’en Algérie comme ailleurs, le cinéma peut encore être un espace de résistance, un lieu où les récits ne sont pas tous dictés d’en haut.

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes documentaristes algériens pour raconter le réel sans tomber dans le militantisme simplifié ou l’émotion brute ?

A mon sens, le documentaire n’a pas vocation à prouver quelque chose, mais à ouvrir un regard. Et je pense qu’il ne faut pas chercher à faire des films « courageux », mais des films « justes ».
Le réel algérien est complexe, contradictoire et parfois violent — laissons-lui sa complexité, et surtout, refusons l’autocensure. Nous avons grandi avec la peur de dire certaines choses, de déranger, mais aujourd’hui la vidéo est devenue accessible à tous, et je pense qu’on devrait commencer par écouter avant de filmer et avant de construire un point de vue, parce que l’engagement est dans la nuance et dans l’écoute, mais surtout, dans la fidélité au vécu.

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