Peut-on faire la clinique managériale ? : Hommage à Omar Aktouf
Par Adnan Hadj Mouri

« Nous ne sommes pas des mottes de terre glaise et l’important n’est pas ce que l’on a fait de nous mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous », J.P. Sartre.
« L’État, sa responsabilité est de garantir la dignité du citoyen », Omar Aktouf.
L’enseignant chercheur, Omar Aktouf, tire sa révérence à l’âge de 80 ans ; la consolidation de son enseignement s’évertue dans l’éthique de la rencontre afin de lutter contre la dictature de l’actionnariat qui promeut le fétichisme de l’argent. A cet égard, il disait que « tant que l’argent se fera au détriment de la nature et de l’être humain, on ne fait que détruire ».
Cet aspect démontre amplement « la détérioration subjective du travail », de ce fait peut-on dire, en paraphrasant ce chercheur, que l’humain « n’est pas une ressource, le sujet humain est une fin » ; je reste dans cette veine de désaliénation du management du « culte de la performance et de l’évaluation ». Pour ainsi dire, je rédige ces quelques lignes qui retracent un tant soit peu l’analyse du chercheur.
La rencontre entrepreneuriale avait permis de mettre en exergue les vertus salvatrices de changement sur la manière d’agir et de réfléchir en se démarquant de l’inhibition qui prend en tenaille l’agir émancipationnel.
Cette capacité réflexive ne pourra, à notre sens, se concrétiser qu’à condition de se libérer du joug de la rationalité instrumentale qui tente de magnifier le bon sens tout en injectant sa dose de servitude salutaire. L’invention de soi, pour reprendre Kaufman, ne doit pas se scléroser dans l’évaluation des comportements, qui produisent des effets de pouvoirs comme disait Michel Foucault.
L’activité réflexive « entrepreneuriale » dépassera l’engouement d’une « société gadgétisée » qui met en éclipse la raison par la fétichisation de la mythologie. Outre l’aspect de ce « management paradoxant », La « novlangue managériale » favorise un extraordinaire tissu d’oxymores (« autonomie contrôlée », « excellence durable », « croissance négative »).
Si nous ne voulons plus être les témoins passifs, il nous sera exigé de faire un travail rigoureux qui déboulonne l’imaginaire organisationnel délimité par la « flânerie financière » ; cet aspect, nous permettra d’appréhender la thèse de Schumpeter qui disait que la force du capitalisme réside dans la destruction créatrice : on pourra dire dans ce sens qu’à travers des faits bien réels, « ce système détruit en permanence ce qu’il produit ».
Aujourd’hui, on peut vraiment s’interroger sur l’existence d’un bouleversement des normes. Le système capitaliste actuel est de plus en plus destructeur. Trois indicateurs en témoignent : l’écologie (on se rend compte qu’on risque de détruire la planète) ; la crise financière (le capitalisme financier est en train d’imploser en vol et de détruire l’économie réelle) ainsi que les risques psychosociaux (la tension psychique, les troubles psychosomatiques et le mal-être s’aggravent comme si une machine destructrice était à l’œuvre dans le monde du travail).
Pour éviter le scénario catastrophe à notre insu, l’étude de la scène sociale devra se démarquer de l’évaluation et du culte de performance de façon hégémonique ; se «désassujettir » psychiquement, permettra une perlaboration socio psychique, d’où la question : peut-on manager sans rationalité avec l’inconscient ?
La mise en évidence de la culture de l’entreprise continue de façonner l’imaginaire organisationnel des entreprises dans leur ensemble. Chemin faisant, cette acceptation courante de la culture ne s’effectue pas sans le recours à la dimension communicationnelle qui apparait comme une action fécondante favorisant une démarche efficiente de l’entreprise.
Le capital culturel favorise les échanges, la parole de l’humain étant sujet conscient va être « constitutive du sujet » pour reprendre le linguiste Benveniste. Dans ce cas de figure, la consécration du champ communicationnel aura pour fonction d’avantager le potentiel cognitif des acteurs en vue de mettre en œuvre de nouvelles formes de coopération incluant la dimension de l’émergence du sujet comme catégorie structurante du schéma organisationnel.
Dans ce sens, la mise en relief de l’altérité privilégie la reconnaissance et permet le dialogue avec autrui en pensant à déboulonner « les clôtures mentales » et en dépassant la surcompensation narcissique qui génère dans son sein le culte de la « non pensée». La sacralisation de l’échange aura pour tâche d’esquisser le principe de subjectivation et de sublimation en mettant en avant l’autonomie qui signifie selon Enriquez « autodétermination et réalisation ».
Au-delà de la dimension identitaire qui doit permettre les interactions avec autrui d’où le cri de Rimbaud « je est un autre », ces signes comme le souligne Greize « sont créateurs de sens par rapport aux objets qu’ils représentent car le but est de faire exprimer celui qui parle » ; de ce fait l’art de dialoguer mettra en avant un trait universel de la pensée et de l’existence humaine. L’illustration de la prestation communicationnelle ne se fera pas sans l’écoute qui est à son tour une vertu créatrice.
Devant la nature des échanges et de l’intérêt des personnes qui les entreprennent, il est utile de voir que ce signe communicationnel au sein de l’entreprise encouragera des formes de transactions où chacune des deux parties présentes y gagne quelque chose comme l’a souligné E. Berne, » loin de toute mythification de cet « agir communicationnel », Habermas .
Dans ce sens, nous allons essayer d’aborder les obstacles du dialogue qui aident l’incommunicabilité dans le milieu social et pour ainsi dire dans l’entreprise en Algérie. Il faudrait dire que même si la caractéristique de l’un et la négation violente du multiple se soient fissurées, l’imaginaire de l’entreprise demeure fossilisé par une pensée conforme qui le réactualise continuellement, « la socialité d’anomie basée sur la rente ».
Devant ce monde énigmatique de l’entreprise, les traditions de répartition sans trop tenir compte de contrepartie productive, développera Djilali Liabes « une culture organisationnelle autour de la consommation et où le travail comme valeur sociale sera la contradiction refoulée de la rente ».
Cet aspect de déliquescence servira à produire aussi comme le souligne les cliniciens de l’entreprise, «une culture organisationnelle hybride découlant de fortes pesanteurs des valeurs anciennes et des difficultés d’appropriation/ intériorisation des nouvelles. La persistance des mythes vont faire que l’entreprise mère sera souvent idéalisée pour reprendre le sociologue Mounir H.
Dans cette configuration, les rites formels et informels façonneraient, comme le dit Moingeron, l’évolution de l’imaginaire organisationnel. Outre cet aspect la rumeur et les préjugés auront leur propre rôle dans un contexte conflictuel; cette démarche permet de considérer en permanence « l’entreprise comme « beylik » (synonyme d’inquisition fiscale durant la période turc ».
A cet égard, Noureddine Saadi dira que cette donnée historique constituerait un des éléments explicatifs des comportements dominés par la méfiance, la tricherie et la volonté de contourner les textes légaux.
La réalité conflictuelle de l’entreprise se situe aux antipodes de la distinction des valeurs établies par Rokeache, « entre valeur terminale qui met en exergue la prospérité, la justice sociale et l’égalité entre les hommes et leur épanouissement et aussi la valeur instrumentale qui soutient l’engagement la compétence et l’intégrité ».
Cette détérioration des conditions sera due, comme le souligne à juste titre Kandem, à l’absence de rupture entre travail productif et les activités familiales, religieuses etc.
« En plus de cette caractéristique, le mythe de la dévalorisation temporelle sera partie prenante dans le débat puisque fatalisme oblige d’où le dicton « tout empêchement ou retard dans la réalisation des objectifs n’est que salutaire ».
La lecture de ces mythes nous permet de situer « les déterminations psychiques » qui montrent la logique de l’inconscient au sens freudien et l’habitus au sens de Bourdieu, car comme le souligne Mandel, cette analyse psychosociologique amorce le caractère pluri déterminé du comportement de l’acteur en situation de travail.
Devant la persistance d’un archaïsme organisationnel qui sied convenablement avec un lien social déliquescent, revient la perpétuelle question de l’hégémonie qui se structure autour du « je pense donc j’adhère », Pierre Legendre.
Les effets pervers de l’incommunicabilité vont entrainer plusieurs types de violences verbales dont la « réponse tangentielle » met en valeur l’expression suivante « j’ai parlé dans le vide, il m’a écouté d’une seule oreille ». En deuxième lieu apparaitra la double contrainte, le travailleur dans une posture d’infériorité est soumis à des injonctions contradictoires ne savant plus sur quel pied danser.
La troisième catégorie réside dans la collision et le faux soi identitaire, Laing dira chercher à entériner par autrui l’identité imaginaire dont une personne se revêt, dans ce cas il s’agira d’un simulacre de relations interpersonnelles basées sur l’auto- duperie mutuelle.
Le dernier élément se trouve dans le non-respect de la parole donnée par le supérieur en se rétractant et revenir sur ses engagements, je me rappelle pas…
A travers cet exemple coercitif de l’absence de dialogue, il y a lieu d’ajouter la critique de la rationalité instrumentale qui transforme, comme le souligne l’école de Francfort, la raison en mythologie.
A cet égard, Adorno considère que « la raison instrumentale aurait mis la raison des lumières en éclipse». Dans le même sens, Lucien Sfez abonde en affirmant que le « monde communicationnel a subi un pacte d’allégeance avec la technologie générant une visée totalisante voire totalitaire ».
Enfin, pour pouvoir déjouer toutes les contraintes liées au savoir communicationnel il n’est pas judicieux de favoriser l’autonomie du sujet comme «une force de conjonction face aux disjonctions » qui embrigadent la pensée du sujet parlant comme le souligne le sociologue Alain Touraine. Enfin, selon l’auteur, « il n’y aura de futur si l’homme se considère maitre de la nature il faut arrêter cette folie ». De ce fait « l’individualisme n’est pas la démocratie ».
A.H.M
