« Laps de temps » de Khaled Boudaoui : Le surgissement du mental contre le cancer

Par Adnan Hadj Mouri

Pour ce qui est du sort du Cdes, la mauvaise nouvelle est tombée comme un couperet : le centre ferme. Aucun financement en perspective. Malgré cela, le programme d’activités culturelles se poursuit courageusement jusqu’à la mi-mai, avec en point d’orgue une clôture en apothéose, baignée dans les effluves d’un « vivre-ensemble » revendiqué.
Dans ce papier, je souhaite revenir sur la présentation du livre de l’écrivain Khaled Boudaoui, qui s’est tenue devant un parterre d’amis fidèles, férus de lecture et de réflexion.
L’espace Cdes a toujours été un lieu unique, ouvert à la parole libre, sans langue de bois ni tabou, un espace où l’on peut affronter de face les sujets qui ébranlent nos existences. Ce jeudi, le thème abordé fut celui du cancer — cette maladie qui ravage des vies en silence.
Les temps de parole consacrés à ce fléau ont plongé l’assistance dans une forme de compassion lucide, où le dire subjectif devenait un acte de résistance face à l’abîme biologique. Il ne s’agissait pas d’un discours médical, mais d’une parole incarnée, humanisée, qui osait dire l’indicible.
Panser les blessures du cancer n’est pas une tâche facile, ni sur le plan physique, ni sur le plan psychique. Mais l’être langagier, par son élan de vie, parvient à domestiquer cette douleur en matérialisant la phrase salvatrice. Héraclite disait : « Vivre de mort et mourir de vie. »
Dans cette concrétisation brutale de l’aphorisme, j’ai fait la rencontre d’un ami : un homme animé par la lecture et les grandes questions qui travaillent la réalité, puisque le réel est insaisissable : la mort, Dieu, la sexualité, le Hirak et son idéalisation.
Notre rencontre débuta en mars 2019. Je m’en souviens comme si cela datait d’hier. J’étais alors en proie à une forme de cogitation, en butte à une répulsion philosophique, à la recherche d’un véritable interlocuteur à Oran, capable de penser au-delà des preuves religieuses ou des sciences positivistes. Khaled, par son approche sociologique, a provoqué en moi un véritable emballement cardiaque. Le dialogue devint immédiatement fécond. En sirotant un café, nous avons parlé de la décennie noire, du fanatisme islamique, de l’effroi qui renaît sous des formes toujours plus frénétiques.
Il m’a parlé de son projet d’écriture : un roman sur cette décennie d’ombres et de sang. Je lui ai demandé s’il avait lu L’intégrisme en général et la barbarie en particulier de Rachid Mimouni. Son engouement m’a surpris : « Je vais le lire, et on en discutera ensemble. » Quelques semaines plus tard, j’ai organisé une rencontre au Petit Lecteur, avec Khaled, pour amorcer un débat. Nous avons abordé sans détour la jouissance mortifère de la radicalisation, la condition féminine, la place du corps, du désir, et la question de l' »ignorance sacrée », concept de l’islamologue Mohammed Arkoun.
Cette rencontre fut le prélude d’une amitié naissante. Depuis ce jour, nos échanges se sont consolidés, nourris de conférences et de débats, parfois contradictoires. Khaled porte en lui une volonté de sublimation : chez lui, Éros danse avec Thanatos dans une tension créatrice. Il transformait la douleur en débauche cathartique, l’angoisse en énergie poétique. Cet après-midi, en écoutant la présentation de son livre, je me suis posé la question : l’intitulé de son livre, Laps de temps, ne serait-il pas une forme de « bon usage érotique du cancer » ?
Bien que cet aspect ne se limite pas à l’acte sexuel, il est vrai que, parfois, dans l’excès du débat, je lui lance : « Il te faut dépasser le souffle prophétique d’un militantisme infantilisant ! » Il accueillait cette critique avec une forme de grâce dialectique.
Khaled, passionné de Brel, et moi de Ferrat. Aux heures de douleur intense, il me faisait penser à « Jojo » de Brel. Nous parlions sans tabou du « triangle interdit » que la société voile sous la pudeur ou la violence. Nous y mettions une ironie salutaire, une dose d’épicurisme lucide.
Oui, Khaled a su domestiquer l’aphorisme d’Héraclite, en déjouant l’énigme de Jojo par l’immortalité de la présence. Il incarnait une manière d’être au monde où la parole ne fuit rien, pas même l’angoisse de la mort — ce qui me rappelait le philosophe Kierkegaard.
Devant la réflexion de l’inespéré, Khaled, tu potentialises ton énergie vivifiante. Tu feras la nique à la mort. Et je t’en suis reconnaissant, car c’est par le caractère morbide de ta maladie, et face à certains médecins déshumanisés, que tu m’as conduit vers une lecture capitale : Le Normal et le Pathologique de Georges Canguilhem.
Mais ce ne fut pas une simple lecture, mais une relecture décisive, nourrie d’une maturité nouvelle, en me débarrassant d’un humanisme illusoire qui prétend encore panser l’existence en forcluant l’inconscient, là où il faudrait affronter la faille, la crise, la limite. Cette relecture m’a permis de concevoir l’altérité non comme une fatalité, mais comme une exigence née de la division du sujet.
« Le sujet, dans la pensée de Canguilhem, n’est jamais transparent à lui-même : il est travaillé, conflictuel, normatif. » Et c’est justement par cette faille qu’il devient capable de penser, de vivre, de résister.
Ci-gît l’inespéré. Adviendrait la dynamique subjective.

 

Bouton retour en haut de la page