Bakhti Benaouda : Le souvenir d’un dire subjectif
Par Adnan Hadj Mouri

Quand l’hydre islamique frappait les intellectuels, la mort s’ensuivait. Elle laissait derrière elle des traces, des remémorations qui ne cessent de se réactiver, portées par une dynamique subjective que « les ayatollahs de la neurobiologie » tentent de museler à coups de processus réificateurs.
Un devoir de mémoire s’impose à l’évocation du 22 mai. Ce jour-là, en 1995, Bakhti Benaouda tombait sous les balles, assassiné pour ce qu’il pensait, écrivait, incarnait. Poète, journaliste, il demeure une figure dont la voix n’a pas fini de résonner pour peu qu’on l’écoute encore.
Je me souviens l’avoir rencontré un mois d’août 1992. Il devait interviewer mon oncle, psychanalyste, à la suite d’un colloque organisé au CREDICH (« Norme et psychose »), à l’époque où cette institution n’était pas encore devenue un asile pour clochards, au sens propre comme au sens symbolique. Quelques psys, dont Khaled Ouadah, tentaient encore d’y flirter avec la psychanalyse, avant que ne s’effondrent les prémisses du savoir humain sous les dérives de ce que l’ethnologue Lévi-Strauss appelait déjà l’« occiredentalisation » : coagulation des technosciences, anesthésie de la pensée.
Mes souvenirs sont intacts. J’attendais en bas de l’immeuble le journaliste pour l’accompagner chez mon oncle. Une temporalité me revient : celle, presque inconcevable aujourd’hui, d’une époque sans connexions, sans notifications, où l’on fixait des rendez-vous et où on les honorait. Il y avait là une exigence éthique, une forme de fidélité au dire subjectif.
Quant à l’entrevue furtive que Bakhti avait menée, je me souviens de son sourire et de sa moustache atypique. J’ai relu, il y a peu, cet entretien. Il en émanait une volonté rare : s’extraire, ne serait-ce qu’un peu, du discours universitaire, au sens où Lacan le définit comme un savoir assujetti au pouvoir pour retrouver une parole vivante, trouée, traversée par le manque. Sa première question portait sur Mille plateaux et L’Anti-Œdipe. « Que peut signifier cette discussion de nos jours ? »
En voulant insister sur la détermination socio-politique de la schizophrénie, Deleuze, et surtout Guattari, pensaient pouvoir se passer de la structure du sujet que Freud avait figurée en recourant à l’Œdipe. Bien qu’ils fussent au fait des travaux de Lacan, « ils ont éludé la logique qu’il dégageait de sa lecture de Freud et de sa pratique clinique. »
Cette petite incursion analytique me permet de signifier que la déambulation de Bakhti pouvait embrasser une dynamique conflictuelle, comprise comme la culture qui permet de constituer « un réel traversé par la castration symbolique. » Non pas un réel qui efface le manque, mais un réel traversé par lui, « structuré autour de ce qui échappe, de ce qui ne se dit pas, de ce qui ne se possède pas. »La culture ne répare pas : elle sublime le trou.
Cela dit, les balbutiements du débat d’idées se sont, au fil des années, profondément dépréciés. D’un côté, par une islamisation forcenée de l’enseignement des sciences sociales, en particulier la philosophie, la psychologie et la sociologie qui en détourne les fondements critiques et subversifs. De l’autre, par une élite se revendiquant progressiste mais dont le discours, famélique et technocratique, s’enlise dans une vision désubjectivante de la modernité.
Il en résulte une répulsion croissante à l’égard de la philosophie, désormais rationalisée à travers une gadgetisation des concepts, les notions s’y transforment en objets de consommation rapide, vidés de leur pouvoir de subversion, détournés de leur fonction de mise en question.
Pour revenir à Bakhti, comme l’appelaient ses amis, il était, selon l’écrivain Mohamed Benziane, un lecteur assidu de Derrida.
Qu’aurait été sa lecture, en 2025, de l’intelligence artificielle, à travers les lentilles derridiennes ? Le philosophe Derrida considérait, dans « De la grammatologie, « que le langage excède toujours le calcul… Sans doute une critique fine, rigoureuse, d’une technologie qui prétend simuler la pensée tout en contournant la division du sujet. Car pour Derrida, et sans doute pour Bakhti, le langage n’est jamais un simple code transmissible, mais « un espace de différance, de déraillement, d’inattendu. »
Rester dans cette veine, aujourd’hui, semble souhaitable, voire nécessaire pour contrer l’illusion d’un discours sans faille, sans désir, sans inconscient.
L’IA parle, certes, mais sans trébucher.
Elle écrit, mais sans égarement.
Elle pense, mais sans la blessure du sens.
Enfin, pour conclure, je dirais que le savoir humain doit s’inscrire dans la castration symbolique, non dans la maîtrise. En un mot : il n’y a pas de savoir libidinal sans division du sujet.
Encore faut-il préciser que le savoir libidinal constitue une instance psychique, « irréductible au déterminisme biologique », tout en s’articulant avec le biologique sans jamais s’y réduire. Il relève du langage, du désir, du symptôme non du programme.
C’est pourquoi la matérialité de la causalité psychique, c’est-à-dire l’insistance du refoulé, du fantasme, du transfert permet de devancer les illusions sécuritaires du narcissisme, et ainsi de déjouer l’ignorance qui s’abrite trop souvent derrière la prétention du savoir total.
