Trafic de drogue : Le silence des victimes

Il flotte un silence étrange dans les ruelles d’Oran, dans les faubourgs de Blida, les artères brûlantes de Batna, les venelles poussiéreuses de Relizane. Ce n’est pas le silence de la paix, non. C’est celui, pesant, d’une jeunesse qui s’éteint doucement. Une jeunesse qui glisse hors du cadre, happée par de petites pilules sucrées, aux noms qui sonnent comme celles des confiseries : Dobel Sinyatour, Qaws Qozah, Pinki, Rainbow. Pastels à l’œil, poisons pour l’âme.
Oran, jadis sirène de lumière, muse des poètes et capitale du raï, vacille. Dans ses quartiers autrefois pleins de rires – Yaghmoracen, Derb, El Hamri – les regards se vident, les corps se traînent, les mâchoires se figent. Les écoles regardent ailleurs. Les familles se taisent, honteuses ou perdues. Au CHU d’Oran, les blouses blanches murmurent des récits d’horreur : des ados évanouis dans des comas toxiques, victimes de mélanges funestes – psychotropes et alcool frelaté. À Es-Seddikia, la cellule d’écoute de l’association Nass El Kheir a enregistré une hausse de 23 % des appels liés à la drogue dans les lycées entre 2023 et 2024. Ce n’est plus une alerte. C’est un signal de détresse.
Les chiffres, eux, parlent avec la froideur des cimetières. 8,5 tonnes de kif, 570 kilos de cocaïne, près de 11 millions de comprimés psychotropes saisis en 2024 sur l’ensemble du territoire. À Oran seulement, durant le troisième trimestre, 407 000 comprimés interceptés, 3,5 kilos de cocaïne et dix arrestations. C’est la Direction régionale des Douanes qui le dit.
Mais derrière chaque statistique, il y a des mains, des visages, des itinéraires brisés. Faouzi Moualek, commissaire divisionnaire à la police judiciaire, tire le voile : 90 % des psychotropes saisis en Algérie viennent de Libye, souvent fabriqués clandestinement en Inde, avant de traverser le Niger pour atteindre nos poches. Une route mortelle. Et les dealers d’aujourd’hui n’usent plus de ruelles sombres. Ils se connectent. Les réseaux sociaux – Instagram, Snapchat – sont devenus des supermarchés de la came, au vu et au su de tous.
Ce sont des vies qu’on broie. Des gamins de 16 ans, perdus, arrachés à leur famille, à leur avenir. Nadia, mère oranaise, livre son cauchemar : « Mon fils a commencé avec une pilule offerte par un ami. Aujourd’hui, il ne parle plus. Il ne mange plus. Il est ailleurs ».

Un pseudonyme discret, un hashtag maquillé…

Alors, l’État se réveille. Le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, dénonce une « guerre invisible contre la jeunesse ». Le général Saïd Chenagriha promet de traquer les barons de la drogue, sans trêve. Le ministre de la Justice, Lotfi Boudjemaa, évoque même le retour de la peine de mort pour les trafiquants. Mais peut-on vraiment éteindre un incendie avec la seule répression ?
Le docteur Karim B., psychiatre engagé, insiste : « Il nous faut des centres, de vrais lieux de désintoxication. Il faut des campagnes de sensibilisation. Des espaces de vie pour les jeunes». Lui, comme d’autres, sait que la guerre ne se gagnera pas avec des matraques, mais avec de l’écoute, de l’éducation, du sens.
À Oran, des poches de résistance civile se dressent. Des associations comme El Amel pour la Jeunesse, Nass El Kheir, El Hayat Addidaniya. Elles bricolent l’espoir, organisent des ateliers de théâtre-thérapie, accueillent les jeunes cabossés. En mars 2024, au Centre Pierre Claverie, un forum sur la toxicomanie a réuni éducateurs et soignants. Tous dénoncent l’absence criante de structures publiques, en dehors des hôpitaux psychiatriques – trop lourds, trop stigmatisant.
Et partout, encore, les écrans. L’autre guerre se joue là, dans le creux des pouces. Instagram, TikTok, Snapchat : un pseudonyme discret, un hashtag maquillé, et voilà la drogue livrée comme une pizza. En février 2024, à Tiaret, la Gendarmerie a démantelé un réseau de vente en ligne – géré par des mineurs, via TikTok. Un adolescent oranais, sous anonymat, nous confie : « J’ai tout trouvé sur Insta. Le tarif, le point de rencontre. Je payais en crypto ou en recharge téléphonique. C’était simple, trop simple. »
Il est minuit moins une, et les pilules colorées continuent de faire tomber des vies. Il ne suffit plus de punir. Il faut prévenir. Il faut aimer. Il faut reconstruire. Car si l’on détourne encore le regard, si l’on continue de maquiller les chiffres et de fermer les classes, ce n’est pas seulement une jeunesse qu’on perd. C’est tout un avenir qu’on assassine.
O.A. Nadir

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