Victimes de viol: La double peine
Par Saïd OUSSAD

« Je n’en ai pas parlé à ma famille parce que je craignais d’être mal vue, stigmatisée et rendue responsable ». Le témoignage est celui de M., la cinquantaine bien entamée, qui vit toujours le traumatisme d’un viol collectif commis il y a une trentaine d’années sur la route de la Corniche oranaise alors qu’elle rentrait chez elle, un soir d’hiver, à bord d’un taxi clandestin.
Trente ans à revivre le même moment, plongée dans les affres du désespoir, à se morfondre dans le silence. Elle n’a pu raconter son calvaire qu’après plusieurs années à essayer de se reconstruire. Ses confidents, quelques amis proches, mais aucun membre de sa famille « parce que j’avais besoin de me confier et que je ne voulais pas être une paria », raconte-t-elle.
Cet état, Fatima B., psychologue-clinicienne ne le connaît que trop bien. « On reçoit beaucoup de femmes victimes de viols ou de violences sexuelles qu’on traite dans notre service public », indique-t-elle. Des femmes sous le choc, traumatisées, en souffrance psychologique qui se tournent volontairement ou sont orientées vers des services psychologiques pour être prises en charge. « Parfois, elles sont incapables de s’exprimer, d’autres culpabilisent parce que, dans leur esprit, leur façon de s’habiller, de s’exprimer ou la proximité avec leurs agresseurs auraient pu être le déclencheur alors que certaines d’entre elles vont jusqu’à remettre en question l’image de soi, l’estime de soi et la perception de l’identification de l’homme », analyse F.B.
Des femmes qui choisissent de taire leur viol de peur de la réaction, en premier lieu, de la famille. A ce propos, Z.T, présidente d’une association féministe précise que « souvent, les victimes de viol ne communiquent pas avec leurs familles, préférant s’isoler et s’enfermer ». Pour les familles, les victimes de viol sont avant tout coupables d’être les déclencheurs de l’agression sexuelle. En effet, et dans la majorité des cas, le silence est imposé puisque « c’est l’honneur de toute la famille qui est bafoué », ajoute notre interlocutrice.
Face à cette réalité, et pour celles qui décident de ne pas en parler, la situation peut rapidement évoluer jusqu’à la dépression voire aux tentatives de suicide. « On a eu des échos par le truchement d’autres associations qui ont justement accompagné des femmes et de jeunes filles qui ont essayé d’attenter à leurs vies. Et c’est à ce moment là qu’on a su qu’elles avaient été victimes de viol », poursuit-elle.
Un silence corrosif
Pour la psychologue-clinicienne, « tout dépend des familles ». Elle estime que cette question trouve sa réponse dans la structure familiale (classe sociale, niveau intellectuel…) même si le sujet reste globalement tabou. Là-dessus, elle nous expose le cas d’une femme qui a été harcelée et qui a subi des attouchements en milieu professionnel. « Cette dernière a déposé plainte et c’est sa famille qui l’a aidé à faire le pas. Son avocat l’a orienté vers notre service pour l’élaboration d’un rapport psychologique à présenter devant la justice ».
Cette stigmatisation est souvent vécue comme une deuxième agression par les victimes de viol non seulement par la famille mais aussi aux yeux des autres. « C’est de sa faute, c’est elle qui l’a cherché », explique la présidente de l’association qui cite l’exemple d’une jeune femme partie déposer plainte au niveau de la police. « On lui a demandé si elle n’avait pas provoqué le viol pour se marier avec son agresseur alors qu’une avocate a affirmé que c’est devenu une stratégie : elles se laissent faire pour arriver à leurs buts ». Des propos d’une extrême gravité qui peuvent réellement s’ériger en obstacle devant la volonté des femmes victimes de viol de dénoncer et de poursuivre leurs agresseurs.
« Quant à la victime qui ose en parler ouvertement, elle est au minimum stigmatisée à un niveau ou à un autre par la famille ainsi que l’entourage », observe Z.T., qui révèle qu’« il existe des cas extrêmes où elles sont tout bonnement renvoyées de chez elles ».
Concernant les viols conjugaux, qui ne sont pas reconnus par la justice algérienne en tant que tel, elle soutient que leur nombre est bien plus important que celui concernant les viols extraconjugaux dont les victimes, des femmes mariées, n’osent même pas évoquer. « Leur seul souci est de savoir si elles n’ont pas contracté une maladie sexuellement transmissible ou si elles ne sont pas tombées enceinte, toutefois il est hors de question pour elles d’en parler avec une personne en dehors des professionnels », poursuit notre interlocutrice.
Evoquant son expérience, la présidente de l’association souligne que les femmes n’avouent jamais avoir été victimes de viol ou de violence conjugale, cependant la parole se libère au bout de trois ou quatre entretiens psychologiques. « Un accompagnement psychologique à travers une écoute individuelle ou des groupes thérapeutiques pour échanger et voir comment elles peuvent être soutenues par d’autres femmes victimes de violences ou de harcèlement sexuel ».
Le déni comme armure
Pour F.B, l’écoute et la thérapie de groupe peuvent aider les victimes de viol pour exprimer leur douleur et partager leur expérience. « On leur fait sentir qu’il existe un soutien, une oreille attentive pour dépasser cette période traumatisante ».
Aussi, le fait de déposer plainte fait partie de la reconstruction de la victime dans le cadre de la thérapie. « Cela les aide à en parler à un professionnel de la santé, (psychologue, médecin légiste…). La case justice constitue également une étape importants pour les victimes de viol dans un processus de prise en charge personnelle », fait remarquer Z.T.
Cette dernière évoque le travail d’un collectif d’associations féminines pour baliser un parcours qui risque de dissuader les victimes de viol ou de violence de porter plainte. « On propose la création d’un guichet unique, au niveau sanitaire, pour réduire justement cette ‘’errance’’ et leur permettre une prise en charge pluridisciplinaire par l’ensemble des professionnels dans un seul et même espace ». L’autre proposition émise par ce collectif est l’obligation faite au corps médical de signaler tout viol constaté à leur niveau auprès de la justice. « Cela se fait pour les enfants, pas encore pour les adultes », constate Z.T.
L’autre face de ces viols concerne les travailleuses du sexe qui vivent la violence. « Lorsqu’elles refusent certaines pratiques sexuelles, elles sont contraintes sous la violence de s’y soumettre. Elles ont du mal à l’intégrer en tant que viol et quand elles en prennent conscience, elles hésitent de porter plainte à cause de la nature illégale de leurs activités », s’inquiète-t-elle.
En somme, quelle que soit la position des femmes victimes de viol, elles sont doublement pénalisées. Si elles en parlent, elles sont stigmatisées, rendues responsables directement ou indirectement de l’agression sexuelle. Si elles décident de se taire, elles se retrouvent souvent seules face à leur détresse émotionnelle. Elles ne peuvent même pas porter plainte devant la justice de crainte de conséquences qu’elles ne peuvent assumer. Pourtant, le fait de dénoncer son bourreau peut constituer un premier pas vers la reconstruction de la personne et du recouvrement de la dignité. Cette action peut également protéger et atténuer Ies répercussions sur la santé de la victime à court et long terme.
Que faire en cas de viol ?
*Le viol se définit comme tout acte de pénétration sexuelle de quelque nature que ce soit commis sous la contrainte, la violence ou la menace. ll est puni de 5 à 10 ans et de 10 à 20 ans, si la victime est mineure ou quand l’agresseur a une autorité sur la victime (Articles 336 et 337 du code pénal algérien).
*Pour qualifier le crime de viol, la jurisprudence algérienne a dégagé deux conditions: le non-consentement et la pénétration
-Le consentement est un accord libre et conscient à une activité sexuelle. Le non-consentement peut être exprimé par des paroles, des attitudes, des écrits.
Si une personne n’est pas en état de donner son consentement (si elle est mineure ou sous l’influence de l’alcool ou de drogues, si elle est endormie, inconsciente ou paralysée par la peur ou Ia surprise) c’est donc qu’elle refuse.
-Le consentement à un acte n’implique pas le consentement à tous Ies actes sexuels et ne signifie pas y consentir tout le temps et pendant toute la durée de l’acte. II est très difficile de réagir dans Ies moments qui suivent un viol, mais il est important de déposer plainte.
-II y a des étapes que la victime de viol peut suivre pour se protéger et atténuer Ies répercussions sur sa santé à court et long terme, et renforcer ses chances de faire condamner son agresseur.
*Que faire après l’agression
-Se mettre à l’abri.
-Appeler les secours si la situation le permet.
-Informer une personne de confiance.
-Garder les preuves du viol dans la mesure du possible : ne pas se laver et conserver dans un sac en papier vêtements ou linges souillés qui pourront servir à identifier l’agresseur.
-Prévenir la police ou la gendarmerie pour porter plainte.
*Le dépôt de plainte
-Se diriger vers la police ou la gendarmerie pour obtenir une réquisition pour une consultation médicale au niveau du service de médecine légale ou du service de gynécologie-obstétrique de l’hôpital. Cette consultation médicale, impliquant des examens et des soins, permettant d’obtenir un certificat médical constatant l’agression et l’incapacité totale de travail. Ce dernier est indispensable pour le dépôt de plainte ultérieur.
-Que l’agresseur soit identifié ou non, faire enregistrer la plainte au commissariat de police ou de brigade de gendarmerie (zone rurale) ou au procureur général de la République les plus proches du lieu de l’agression.
-Prendre un (e) avocat (e) et se constituer partie civile.
