Djallil Lounnas à Algérie Presse: Wagner, l’Africa Corps et le regard d’Alger
Interview réalisée par SAÏD OUSSAD

Professeur de relations internationales et spécialiste du Sahel, le Dr Djallil Lounnas livre à Algérie Presse son analyse sur la situation actuelle dans la région sahélienne. De Wagner à l’Africa Corps, en passant par les enjeux régionaux, il revient sur le pari de Bamako et la position d’Alger vis-à-vis des forces en présence.
Algérie Presse : Quelles lectures faites-vous du départ annoncé de Wagner du Mali ? Fragilise-t-il la junte en place ?
Djallil Lounnas : Le « départ », en fait un transfert de Wagner vers l’Africa Corps, était attendu depuis plusieurs mois et était, dans un sens, prévisible. Wagner, en tant que tel et depuis la tentative de mutinerie en 2023, était en perte de vitesse. Auparavant trop puissante, trop autonome et donc in fine trop dangereuse pour le Kremlin. La nouvelle structure d’Africa Corps est, dans une très large mesure, composée d’anciens de Wagner, mais cette fois-ci encadrés par des militaires du Kremlin et directement sous l’autorité de celui-ci via le ministère de la Défense. Il sert donc directement et exclusivement les objectifs stratégiques de la Russie au Sahel.
Pour le coup, et au Mali, ce sont les objectifs officiels russes qu’Africa Corps va servir exclusivement et non plus, également des objectifs privés comme ce fut le cas sous Wagner (le groupe paramilitaire servait autant de moyen de projection pour Moscou que ses propres intérêts à savoir des vues sur les richesses minières). Elle sera sous commandement directe d’une part, toutefois elle est censée être beaucoup plus professionnelle que Wagner. En effet, ce dernier jouissait de la réputation d’être une organisation d’une extrême brutalité, responsable de nombreuses exactions contre les civils au Sahel (reproduisant un peu les modèles de guerre en Tchétchénie et en Syrie) notamment contre les populations peuls au Centre Mali amenant beaucoup d’entre eux à rejoindre les groupes armés en particulier la katiba Mecina. Le recrutement de Wagner laissait aussi à désirer depuis la guerre en Ukraine (des ex-prisonniers mal entrainés). Toutefois, je ne crois pas que le départ de Wagner doit à priori changer la situation ni l’engagement de la Russie au Mali. D’une part, l’Africa Corps est censée être une version plus professionnelle de Wagner, et à travers elle le soutien de la Russie continue, voire même se renforce. En effet, d’importants moyens miliaires sont arrivés au Mali depuis janvier : chars, artilleries, systèmes de brouillages de radios dans des BTR-80, véhicules Spartak (véhicule blindé russe de type MRAP, ndlr)… Il y a même un renforcement des capacités. Plus récemment, des bombardiers lourds SU-24M ont été aperçus à Bamako. Bien qu’anciens, ces avions ont fait leurs preuves sur de nombreux théâtres d’opérations militaires et sont toujours en fonction. Ces appareils auraient déjà mené des frappes dans le Centre Mali contre le JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, ndlr). Afrika Corps va continuer à entrainer les FAMa (Forces armées maliennes, ndlr) et participer aux opérations militaires. Toutefois, le Mali y perd sur le contrôle stratégique. Jusque-là Bamako donnait les orientions à Wagner pour les stratégies à suivre contre les groupes armés et Wagner s’exécutait. Avec l’Africa Corps, la donne change. Emanation directe de Moscou, elle soutient Bamako mais en adéquation avec les priorités et objectifs militaires de la Russie. En effet, l’Africa Corp n’est pas une compagnie privée de sécurité, au sens classique du terme. Cette structure lui permet d’apparaitre presque comme une unité de l’Armée russe et donc, dans ce contexte, elle permet aussi à Moscou de coordonner les actions militaires avec ses partenaires dans la région.
Est-ce que le départ de Wagner fragilise la junte ? A priori, je dirais que ce changement n’a pas d’impact, l’engagement de Moscou étant toujours présent. Cela sera peut-être plus difficile pour Bamako d’imposer sa stratégie alors que, sur le terrain, l’impact de ce changement reste à vérifier. On assiste à une multiplication d’attaques spectaculaires dans toute la région. On parle d’environ 400 soldats tués au Mali, au Burkina et au Niger durant la période s’étalant entre mai dernier et début de juin. On dit que Bamako contrôle les grands centres urbains, cependant dans un pays à 90% rural, cela veut dire qu’elle ne contrôle pas grand-chose. Tombouctou est sous blocus ainsi que plusieurs villes. Que peut faire alors l’Afrika Corps avec quelques centaines d’hommes là où Barkhane, les forces de l’ONU et de l’UE, avec des milliers d’hommes, n’ont pas réussi. Tout reste à voir.
Le groupe russe affirme avoir atteint ses objectifs. Est-ce la vérité ou juste un coup de com ?
Le bilan parle de lui-même. Wagner a sans doute permis à Bamako de remporter des succès dont notamment, le plus spectaculaire et symbolique, est celui de la reprise de Kidal. Mais d’autres facteurs ont notamment joué dans les divisions au sein des mouvements touaregs dont certains se sont ralliés à Bamako, la guerre entre l’EIGS (l’État islamique dans le Grand Sahara) et le JNIM qui a fait rage, le fait que ce dernier n’ait pas vraiment participé à la bataille de Kidal… Si on observe les données entre 2021 et 2025, les faits sont là : On note la montée en puissance du JNIM, les blocus contre les grandes villes notamment Tombouctou, l’extension partout dans la région de la violence armée, bien au-delà des bases traditionnels du JNIM. La situation était déjà catastrophique à l’époque, elle n’a fait que s’aggraver, ce qui me pousse à pencher vers un coup de com.
Comment la situation va évoluer dans la région tout en sachant qu’une autre force russe « plus structurée » va prendre place au Mali ? Et que savait-vous de l’Africa Corps ?
L’Africa Corps est une nouvelle structure, mais pas si nouvelle que cela. Elle reprend l’essentiel des hommes et officiers de Wagner. Cependant fini les chefs autonomes, hors contrôle comme l’était Evgueni Prigojine (fondateur de Wagner, ndlr). Celle-ci est sous autorité militaire et répond aux ordres du ministère de la Défense russe. La nouvelle structure est une force paramilitaire servant de force de projection supplémentaire à la Russie et non plus des intérêts privés. Elle est censée être plus professionnelle puisque, comme l’explique un expert, elle va intégrer des forces russes professionnelles et des membres de Wagner qui ont fait leurs preuves lors des combats. De cette manière, elle est supposée se débarrasser des éléments « brutaux » de Wagner qui ont fini par s’aliéner une partie de la population locale. Les armes proviennent également directement de l’armée russe ce qui renforce le contrôle du Kremlin sur cette structure. Il s’agirait donc, comme l’analysent de nombreux experts, d’une extension de l’armée russe et non plus d’une entreprise privée.
Pour la Coordination des Mouvements de l’Azawad, le retrait du groupe paramilitaire n’est qu’une mise en scène qui perpétue la présence militaire étrangère au Mali. Qu’en est-il réellement ?
C’est certainement vrai. In fine, Bamako maintient cette stratégie en place d’ailleurs depuis 2013 en recourant à des troupes étrangères pour assurer sa sécurité. Les forces françaises, européennes et onusiennes ont été remplacées par les Russes, c’est tout ! Les FAMa ont reçu des armes, ont été entrainées, mais leur efficacité pour l’instant n’est pas démontrée et les recentres et catastrophiques pertes sont-là pour le prouver. Le massacre de civils peuls, en mai dernier, dans le village de Diafarabé par des hommes soupçonnés d’être des éléments des FAMa le montent bien.
D’aucuns pensent que l’Algérie a joué un rôle prépondérant dans le départ de Wagner. Quels sont les indicateurs qui penchent pour cette version des faits ?
Pour l’Algérie, le remplacement de Wagner par l’Africa Corps est sans doute bien accueilli. En effet, Alger a, dès le départ c’est-à-dire en 2021, exprimé son opposition catégorique, directement et sans détour à la présence de Wagner au Mali. Elle craignait, et ce à juste titre, que les méthodes employées en Syrie et en Tchétchénie par le groupe paramilitaire n’aggravent une situation déjà chaotique. Et cela a été le cas. Pis, elle a galvanisé la junte et conforté celle-ci dans ses options militaires et donc de dénoncer « l’Accord d’Alger » ce qui a débouché sur la reprise des combats entre ce qui aujourd’hui le FLA (Front de libération de l’Azawad, ndlr) et Bamako en plus de l’extension des combats avec le JNIM. Alger a donc, très tôt, exprimé ses réticences et effectué des pressions sur Moscou pour que celle-ci revoit sa présence au Mali ainsi que ses orientations, notamment en ce qui concerne Wagner. La reprise des combats entre le FLA et Bamako, les violences aux frontières de l’Algérie et finalement le renforcement du JNIM sont perçus comme le résultat de cette stratégie appuyée par Wagner. Elle est, par ricochet, une menace pour la stabilité de l’Algérie. Rappelons ici que les évolutions au Mali relèvent de la sécurité nationale à cause des implications pour la stabilité interne du pays : trafic en tout genre notamment d’armes et humains, présence de groupes terroristes aux frontières qui peuvent mener des incursions contre l’Algérie comme cela a été le cas par le passé. A partir de là et, même si l’Algérie reste historiquement contre les interventions de forces étrangères, la présence d’une force plus professionnelle que Wagner, est sans doute mieux accueilli car étant sous les ordres directes de Moscou, avec qui l’Algérie entretient par ailleurs des relations stratégiques. On peut penser que les actions de l’Africa Corps seront donc plus prudentes et prendront en compte les vues et analyses de l’Algérie. On peut voir déjà que Moscou est plus « sensible » à l’Algérie au vu de l’arrêt de l’offensive au-delà de Kidal, en Septembre 2024, suite à la défaite de Wagner/FAMa à Tin Zaouatine en juillet de la même année.
De son côté, le ministre des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, avait déclaré récemment que des réunions de coordination avaient eu lieu entre Moscou et Alger sur la situation au Sahel. Je pense donc que Moscou souhaite rapprocher ses points de vue avec Alger même s’ils ont, par ailleurs, des opinions différentes. A partir de là, je crois que la position de l’Algérie a, certainement et dans une certaine mesure, joué un rôle dans ces changements au Mali.
Niamey vient de rejoindre ouvertement Bamako dans sa guerre, médiatique du moins, contre l’Algérie. Comment voyez-vous l’issue de cette crise entre Alger et ses voisins directs au Sahel ?
Je dirais que l’Algérie a opté pour « la patience stratégique » avec les pays du Sahel, témoin les déclarations et réactions relativement modérées par rapport à un certain nombre d’évènements récents (sortie de l’Accord d’Alger, campagnes de presse hostiles) tout en traçant des lignes rouges et en montrant sa détermination à agir si nécessaire (l’affaire du drone, manœuvres militaires aux frontières). En même temps, Alger a essayé de maintenir un dialogue avec ces Etats et éviter l’escalade. A terme, et la sécurité et la stabilité de la région en dépendant, l’Algérie et les Etats du Sahel devront se retrouver et s’accorder. Je crois que chacun en est conscient et malgré tout, les parties ont fait le nécessaire pour éviter que l’irréparable n’arrive. En ce sens, je pense que l’arrivée de l’Africa Corps devrait peut-être résoudre au moins un problème. Mais ceci dit la situation sur le terrain étant catastrophique, il faut prévoir tous les scénarios possibles. Que peut concrètement réaliser Africa Corps ? Quelles sont les orientations du FLA ? Qu’en est-il du JNIM dont la montée en puissance semble inexorable et qui veut s’imposer comme le leader des groupes armés ? Quelles sont les orientations des pays du Sahel dans ces conditions ? Jusqu’à où ira Moscou dans son soutien ?… Il y a beaucoup de questions fondamentales, d’incertitudes et les cartes peuvent être redistribuées à tout moment. Il est important d’être en mesure de réagir vite à toutes les possibilités. L’Africa Corps sera-t-elle une force plus efficace sur le terrain au Sahel que ne le fut Wagner ? Cela reste à démontrer. Les combats de vendredi durant lesquels le FLA semble avoir infligé de très lourdes pertes aux FAMa, appuyées par l’Africa Corp (voir encadré), nous permet d’en douter.
S.O
