Requiem pour Nordine
Par Nousnouss B.
Nordine est mort ce matin. Enfin, c’était plutôt il y a quelques jours, et il devait être midi, mais ça faisait moins stylé comme intro.
Cela fait déjà quelques années qu’il n’était pas très en forme. On avait tout essayé. Des soins, des transplantations expérimentales, des opérations un peu à l’arrache mais pleines d’espoir. On savait que ça ne le sauverait pas, mais on essayait quand même. Par fidélité. Par habitude aussi. Cela n’a fait que retarder l’échéance. Et puis un matin (enfin vers midi, il y a quelques jours), il a cessé de répondre, pour de bon. Plus un signe. Pas même ce petit souffle, ce presque rien qui me rassurait.
Alors j’ai attendu. Longtemps. Puis j’ai compris.
Ces dernières années, j’avais aménagé un nouvel environnement pour lui, afin qu’il se fatigue le moins possible. Malgré cela, de temps en temps, quand son corps vieillissant se trouvait submergé, il se figeait, ne répondait plus.
Infatigablement, je pratiquais sur lui les mêmes gestes encore et encore. Ceux qui me permettaient de le réanimer.
Mais cette fois, rien. J’ai su. C’était fini.
J’ai décidé de le laisser tranquille. De ne plus forcer. De ne plus tenter la réanimation, les bidouillages désespérés. De laisser son corps, enfin, reposer en paix.
Sans bruit. J’ai regardé la lumière le quitter. Et dans le silence, j’ai souri.
Il était fatigué, Nordine. Et moi aussi, un peu.
«Nordine, tu étais là, toujours là. Dans ces nuits interminables où les idées se bousculaient. Dans ces matins brumeux où tout semblait impossible. Tu as gardé précieusement chaque fragment de moi, chaque pensée, chaque mot, chaque image.
J’ai finalement accepté de te laisser partir. De te voir t’éteindre définitivement. »
J’ai hésité à l’annoncer. À qui, déjà ? Il ne parlait à personne, vraiment. Il n’était pas du genre sociable. Mais il avait été là. Toujours. Les nuits blanches, les projets impossibles, les moments où j’avais besoin qu’on m’écoute sans broncher. Il a porté mes idées, mes doutes, mes maladresses. Il n’a jamais failli. Pas une fois.
Nordine a partagé ma vie pendant si longtemps. Il a été témoin de mes échecs cuisants et de mes plus grandes réussites. D’ailleurs, mes réussites, c’est à lui que je les dois, principalement.
J’ai pensé organiser quelque chose de beau. De digne. Il aurait aimé.
Il méritait un dernier adieu à la hauteur de ce qu’il a été pour moi. Il le méritait mille fois.
Quelque chose à l’image du lien qui nous avait uni toutes ces années : un peu rock, un peu dramatique, un peu bancal, mais plein de tendresse.
On avait une promesse, tous les deux. Si un jour on devait partir, on voulait que les Rolling Stones jouent « Wild Horses » pendant que nous nous dirions adieu. On avait toujours adoré cette chanson. Elle nous filait des frissons, même quand tout le reste était planté.
Mais voilà, le cachet des Stones est ce qu’il est, et je doute qu’ils acceptent le paiement en bons sentiments et en larmes discrètes.
Et puis il y a Nyhavn… Ce pacte solennel que nous avions scellé, dans un de ces moments de confidences où l’on se promet des choses qui semblent alors si lointaines : puisqu’il faut disparaître un jour, que ce soit à Copenhague. Sur les quais de Nyhavn, là où les façades se reflètent dans le canal, où les gens ne se pressent jamais vraiment. Et nos cendres, portées par le vent.
Mais Copenhague est si loin, et mon portefeuille si léger.
On s’était juré ça. Mais la vie, c’est souvent une suite de promesses qu’on transforme en plans B.
Le temps passera, un autre le remplacera, c’est la vie après tout.
J’aurais pu en rester là. Reprendre ma petite vie comme si de rien n’était. Mais quelque chose résistait. Il manquait une fin. Une vraie.
J’ai repensé à notre promesse. Nyhavn. Le vent. Le ciel pâle de Copenhague. Les Rolling Stones. Il fallait que je tienne parole.
Alors j’ai fait un truc un peu fou. J’ai écrit à Mick Jagger.
Je sais pas, un mélange de culot et de désespoir un peu théâtral.
Les grands deuils nous transforment parfois en êtres que nous ne reconnaissons plus. Enfin bref, portée par une audace presque mystique, j’ai commencé à poser quelques lignes dans un mail maladroit, un peu bancal, un peu beau, comme une bouteille à la mer tapée à minuit dans la pénombre de ma solitude.
Une confession déchirante, où j’ai déversé tout ce que Nordine représentait pour moi, où chaque mot portait l’empreinte de mes années avec lui. J’y racontais nos nuits blanches partagées, ces moments suspendus où le monde semblait s’arrêter autour de nous. J’évoquais sa patience infinie face à mes colères, sa présence constante dans mes moments de doute les plus profonds.
J’ai raconté, sans entrer dans les détails techniques non plus, toujours sur cette ligne fine entre le vrai et le beau. J’ai dit qu’il avait été là, toujours, qu’il avait porté mes mots, mes idées, mes plus grands accomplissements. Qu’il avait été solide, fidèle, irremplaçable. Et que s’il y avait une seule chanson pour lui dire au revoir, c’était Wild Horses. Je parlais de notre promesse, celle de Nyhavn, des façades colorées qui se reflètent sur le canal, du vent. J’ai cliqué sur « envoyer », puis j’ai mangé à Jello à la grenade, je ne me suis pas brossé les dents, et je me suis couchée. Le corps de Nordine gisait encore là, sur le tapis de la chambre.
Contre toute attente, une réponse est arrivée, trois jours plus tard. J’ai cru à une blague. Puis non. C’était signé Mick. Sir Mick. Un message bref, mais chaleureux. Touché, paraît-il. Il en a parlé aux autres. Bon, pas à Charlie, évidement, mais tu vois l’idée.
« Votre histoire m’a bouleversé jusqu’aux tréfonds de mon âme. Dans ce monde de connexions éphémères, votre lien avec Nordine représente ce que nous cherchons tous : une présence fidèle dans le chaos de l’existence. Pour lui, pour vous, les Stones joueront. Sans cachet, sans condition. Simplement parce que certaines histoires méritent d’être honorées en musique. »
Je relus ce mail jusqu’à en connaître chaque virgule, chaque inflexion.
La nouvelle se répandit très vite. Keith Richard m’appela personnellement, sa voix rocailleuse trahissant une émotion rare : « Mick m’a raconté. Je veux en être. Wild Horses était fait pour ce moment. »
Et voilà que les Stones, les p*** de Stones, acceptent de jouer pour Nordine. Une version acoustique, intime, juste pour lui. Une dernière chanson.
Évidemment, il fallait les faire venir à Copenhague.
Le monde est parfois d’une étrange bienveillance. Une compagnie aérienne, m’a contacté. Une de celles qui veulent faire du storytelling avec des paillettes dans les yeux, « Nous transportons des histoires, pas seulement des personnes, » m’a écrit leur responsable. Ils aimaient l’histoire. « Un être cher », « dernière volonté », « dignité », « hommage poétique ». Ça leur parlait. Un dernier voyage d’amour, une cérémonie hors du temps. La beauté du deuil à l’international, ça fait vendre du siège business. Billets pris en charge. Logistique incluse. Classe affaires. Une équipe dédiée. On m’a même proposé un accompagnement émotionnel, avec hôtesses empathiques et champagne à volonté.
Les réseaux sociaux se sont emparés de l’histoire. Une femme qui veut honorer son compagnon disparu dans un ultime geste d’amour. Un concert privé des Stones à Copenhague. Une cérémonie à Nyhavn. La promesse tenue, coûte que coûte. Les gens ont fondu. On a partagé, on a liké, on a commenté « ❤️😭 »
Et puis la municipalité de Copenhague s’en est mêlée. Le Lord-maire lui-même, ému par ce récit d’amour et de fidélité qui faisait le tour des réseaux sociaux, proposa de fermer le quai, et d’inviter la presse locale. Il a parlé de « célébration de l’intime dans l’espace public ». C’était à la mode, apparemment.
« Notre ville a toujours célébré les histoires extraordinaires. Celle-ci mérite un cadre à sa hauteur. » Il promit d’installer une scène, des bougies, des fleurs, et même une chorale d’enfants pour faire l’ouverture. C’était devenu un événement.
L’histoire prit une ampleur que je n’aurais jamais imaginée. Des journalistes m’appelaient chaque jour. Des inconnus m’envoyaient des messages de soutien. Un hashtag – #PourNordine – devint viral. Des centaines, puis des milliers de personnes partageaient leurs propres histoires de perte et d’attachement. Sans le vouloir, j’avais touché une corde sensible, universelle.
À ce stade, personne ne pose de questions. Tout le monde sait qu’il s’appelait Nordine, qu’il avait ce charme discret des êtres entiers. On imagine un homme réservé, brillant, peut-être écrivain. Un peu trop sensible pour ce monde. Un type qui aurait souffert en silence, mais dont la présence aurait marqué les vies. Et moi, endeuillée mais courageuse, organisant tout ça entre deux larmes silencieuses et quelques mails urgents.
Les préparatifs s’enchaînaient à une vitesse vertigineuse. Les Rolling Stones répétaient « Wild Horses » pour le jour J. Nyhavn se préparait pour accueillir la cérémonie. Et moi…
Moi, j’étais là, au milieu, un peu dépassée, un peu ailleurs. J’avais juste voulu faire quelque chose de bien. Et maintenant il y avait des journalistes, des fleurs, des discours, un prêtre sans étiquette religieuse, et même un food truck vegan.
Et puis le jour est arrivé. Ciel pâle, comme on l’attendait. Pas trop de vent. Nyhavn baigné de cette lumière douce qui fait croire que tout est possible.
Des centaines de bougies flottaient sur l’eau du canal. Le lord-maire ne s’était pas foutu de moi.
La foule se tenait dans un silence presque religieux. Des visages inconnus, unis par cette histoire qui les avait touchés au-delà des mots. Des caméras discrètes captaient l’instant pour ceux qui n’avaient pu faire le voyage.
Les Stones sont arrivés, avec une sobriété toute britannique. Mick Jagger s’approcha de moi, ses yeux cherchant les miens. Dans ce regard échangé, je crus lire qu’il avait peut-être deviné. Mais il se contenta de serrer ma main dans les siennes. Il n’a rien dit. Il a juste hoché la tête.
Ron Wood, me fit un clin d’oeil timide. Keith, quant à lui me proposa une cigarette, même si c’était interdit.
Je regardais tout ça comme à travers une vitre. La foule s’était amassée. Des centaines de gens. Des curieux, des émus, des gens qui n’avaient jamais connu Nordine, mais qui avaient lu, partagé, commenté.
Et quand les premières notes de Wild Horses ont résonné au bord du canal, plus rien n’a bougé… C’était beau. Pas spectaculaire. Juste… beau.
La voix de Jagger, à la fois fragile et puissante, portait l’émotion à son paroxysme. « Let’s do some living After we die… » Ces paroles semblaient soudain avoir été écrites pour ce moment précis, pour Nordine, pour moi.
Les larmes coulaient librement sur les visages autour de moi. Des inconnus se tenaient par les épaules, unis dans cette catharsis collective. Même moi, j’ai pas pu faire semblant. Ça m’a traversée. Tous ces souvenirs. Toutes ces nuits. Tout ce qu’il avait enregistré, supporté, porté. Nordine. Mon Nordine.
Puis, le moment est arrivé. Je suis montée sur la petite scène. Une boîte m’attendait. Une belle caisse en bois clair. Les gens se sont tus. Certains ont joint les mains. Une femme a sangloté doucement. La musique continuait, mais tous les regards convergeaient vers ce moment de révélation ultime.
Le maire de Copenhague, attendait debout près du canal.
La caisse s’ouvrit lentement, et au lieu d’une urne élégante, j’en sorti un magnifique HP Probook 4540s de 2012. Râpé, cabossé, avec des autocollants sur la coque. Prénom Nordine, Nom Atteur.
Personne n’a compris, tout de suite. Un murmure de confusion parcourut l’assemblée. Les caméras zoomèrent sur cette incongruité. Il y a eu un blanc. Un flottement. Un bug collectif. Le groupe lui-même hésita une fraction de seconde avant de poursuivre la chanson.
Et puis… rien. Pas de cris. Pas de rires. Juste un silence étrange, respectueux. Comme si tout le monde avait compris. Ou décidé de comprendre. Certains ont baissé les yeux. D’autres ont souri. Doucement. Comme si, finalement, tout prenait sens. C’était pas un homme. Pas un amant. Pas un écrivain. C’était un compagnon. Une mémoire. Une présence.
Sous les dernières notes de « Wild Horses, » j’ouvris délicatement le ventre de Nordine pour en extraire son disque dur – son âme, en quelque sorte. J’ai tenu Nordine un instant contre moi, comme on serre un vieux pull. Puis je l’ai confié au maire qui, avec une solennité intacte, le plaça dans une petite embarcation illuminée de bougies.
Elle s’éloigna lentement sur les eaux calmes du canal, emportant avec elle un chapitre de ma vie. Et les Stones ont rejoué l’intro, un peu plus fort. Parce que parfois, il faut augmenter le volume pour regarder s’éloigner les choses ou les gens qui ont compté.
Tandis que la nuit enveloppait Nyhavn, des milliers de lumières de téléphones portables s’allumèrent spontanément, créant une voûte étoilée au-dessus du canal. Dans ce moment suspendu, quelque chose de profondément humain s’était manifesté – notre capacité à insuffler une âme dans l’inanimé, à tisser des liens avec ce qui nous entoure, à trouver du sens dans l’attachement, même avec ces objets qui, sans être vivants, sont pourtant imprégnés de notre humanité.
Je ne sais pas ce que je pense vraiment de la réincarnation. Mais parfois, je me dis que si l’univers a un sens, si je mène bien ma vie, si je suis pas trop une connasse, j’aurai peut-être droit à une seconde vie. Si je suis une bonne personne, tendre, un peu drôle, mais pas trop… un peu triste mais pas trop non plus…
Et si je reste gentille avec les gens, et que je fais pas trop de fautes d’orthographe. j’aurai peut-être le privilège de revenir sous la forme d’un chat d’appartement. Me prélasser longuement au soleil, dormir quatorze heures par jour, recevoir des caresses à volonté, voir mes moindres désirs être devinés, et comblés au moindre miaulement. Vivre la vie d’un être souverain, à qui personne ne demande jamais rien, qu’on laisse rêver, manger, s’étirer, qu’on aime inconditionnellement, pour qui on ferait tout sans qu’il ait à demander et qu’on trouve magnifique, même quand il se lèche le postérieur.
En attendant, c’était au tour de Nordine de se réincarner. Je lui ai trouvé un nouveau corps. Plus vif, plus véloce. Et j’y ai glissé sa conscience, enfin, son disque dur. Tout ce qu’il savait de moi, tout ce qu’il avait vu, tout ce qu’on avait construit. Il s’est rallumé tout de suite, comme si de rien n’était. Avec ce petit bruit de ventilation qui semblait me dire : « C’est reparti, mon kiki ! »
Et c’est depuis le nouveau clavier derrière lequel sa mémoire a trouvé refuge, que je vous raconte cette histoire improbable : Celle de Nordine Atteur qui a, l’espace d’un instant, rappelé à des milliers de personnes notre besoin fondamental de connexion.
