Boudiaf : Où va l’Algérie ? Une pulsion sociale inachevée
Par Adnan Hadj Mouri

Rendre hommage à feu Mohamed Boudiaf ne peut se faire sans penser à ce que l’on pourrait nommer « l’antigonisation » de la tragédie politico-sociale en Algérie.
S’il reste un discours politique capable d’engendrer une « citoyenneté capacitaire », c’est bien celui des derniers mots que Boudiaf prononça avant de s’effondrer, fauché par des balles assassines. Il y a dans cette ultime adresse quelque chose d’irréductible : un appel à la dignité, à la responsabilité, à une reconstruction intérieure du politique, non pas sur le mode de la démagogie ou de la promesse, mais à partir d’un effort de lucidité.
La maturité sociale se manifeste dans le savoir, dès lors qu’il engage la dignité de penser. C’est bien ce savoir-là, porté par le discours de Boudiaf, qui a permis fût-ce brièvement à la population algérienne de renouer un lien de citoyenneté vivante. Faire émerger la politique par l’élévation du savoir, c’est refuser de réduire la communication sociopolitique à une simple scène d’opinion. C’est permettre, au contraire, l’avènement d’un lien social en devenir, capable de se décentrer, de se transformer, sans se perdre dans le mimétisme des « démocraties gestionnaires ».
Car il ne suffit pas de singer les formes, encore faut-il les habiter d’un souffle. Et ce souffle, Boudiaf avait tenté de le raviver, en sachant peut-être qu’il signait par là même son arrêt de mort.
Dire que Boudiaf incarne « l’antigonisation » de la politique, c’est le rapprocher de la figure tragique d’Antigone, qui résiste au pouvoir au nom d’une loi éthique supérieure. Comme elle, Boudiaf a porté une parole politique intransigeante, fondée sur la dignité, le savoir et la justice, en rupture avec les logiques d’un pouvoir corrompu. Sa mort n’est pas accidentelle, elle symbolise le prix d’une fidélité à un idéal, dans un système incapable de tolérer une parole trop droite. Ainsi, il n’a pas fait de la politique pour gouverner, mais pour réveiller la conscience d’un peuple, quitte à en mourir. En cela, il incarne une politique du courage, de la vérité et du sacrifice plus proche de la tragédie que de la gestion.
Feu Mohamed Boudiaf avait une vision limpide de l’islamisme intégriste, qu’il exprimait avec une clarté aujourd’hui encore inégalée : « Je suis contre ceux qui veulent imposer leur vision de Dieu aux autres. Et je suis contre ceux qui tuent au nom de Dieu».
Cette parole n’était pas une posture morale, encore moins un slogan : c’était l’expression d’une lucidité politique radicale, qui tranchait avec la confusion ambiante y compris celle de certains adeptes du « consensus » de Sant’Egidio. À force de banaliser les antagonismes, ceux-ci refusaient de voir que l’Algérie pouvait bel et bien » devenir l’Iran. « Leur désir de paix immédiate occultait les métastases mentales d’un islamisme structurant l’inconscient collectif, interdisant toute pensée critique.
Je ne parlerai pas ici d’une vision prophétique de Mohamed Boudiaf, mais d’un réalisme habité par le refus de l’idéologisation. Sa parole échappait aux récitations programmatiques, il ne s’agenouillait ni devant la rente pétrolière, ni devant l’économie libérale, tout en passant au crible les impasses du stalinisme. Il appelait à un » socialisme du réel, » un socialisme contre la société du mépris, pour reprendre la formule du sociologue Axel Honneth. « Un socialisme où la dignité ne serait pas un mot creux, mais un acte quotidien, concret, politique. »
En réécoutant ses entretiens, un écho me traverse : le Hirak. Mais pas celui des pancartes. Celui des failles. Car le Hirak aussi, en cherchant à se structurer, a souvent reproduit un mimétisme démocratique, allant jusqu’à s’identifier à des penseurs réactionnaires comme Gustave Le Bon, dont la psychologie des foules essentialise l’identité algérienne, à rebours même d’un État de droit vivant. Cet « État de droit, » devenu concept passe-partout, trop souvent vidé de substance, obéit à son tour aux injonctions de la réification.
Sur ce point, Cynthia Fleury éclaire finement le phénomène : « La réification est une pathologie politique qui transforme le citoyen en chose, en simple agent d’opinion ou de consommation. Elle empêche la subjectivation démocratique. »
Les pathologies de la démocratie
Faire une analyse du discours de Boudiaf sans réaction émotionnelle, c’est donc ouvrir des passerelles, plutôt que de se perdre dans la rigidification des modèles.
Lui rendre hommage, ce n’est pas s’y identifier, c’est entendre ce qu’il a tenté d’incarner : un président peut-être le seul, qui a franchi le seuil de la conflictualité sociale et politique, en interpellant directement la jeunesse. Il leur disait de bétonner leurs projets, directement contre les formes de précarité. Il les appelait à l’esprit critique, non à la plainte ou à l’imitation.
Cette interpellation subjective, celle d’un homme qui ne fuyait ni le conflit ni le doute, devrait aujourd’hui être le point d’orgue d’une insurrection pacifique. Une insurrection de la pensée, contre les ravages du fanatisme, mais aussi contre » la séduction capitaliste », devenue elle aussi une « liturgie » une dimension hallucinée de l’aliénation.
Dans cette optique, Boudiaf, bien qu’inspiré par certaines formes occidentales du savoir, n’a jamais reproduit leurs modèles. Son dire subjectif impulsait un » décentrement » radical, une politique de la lucidité, dans un monde où penser autrement, c’est déjà résister.
Devant une aliénation qui désagrège jusqu’au lien social, peut-on aujourd’hui encore se permettre de renouer avec cette » utopie réaliste » que portait Boudiaf ?
Une utopie sans illusion, mais enracinée dans le réel ; une utopie qui n’appelait ni au rêve creux ni à la soumission, mais à l’effort de penser, de construire, « de résister. »
Se permettre de renouer avec cette utopie, c’est refuser les « automatismes du désespoir, » c’est réinscrire la lucidité dans l’acte politique. C’est répondre à l’appel d’une parole qui n’a pas cherché à plaire, mais à réveiller. « Une parole sans promesse spectaculaire », mais animée par la volonté d’émancipation.
En cela, rendre hommage à Mohamed Boudiaf, ce n’est pas s’enfermer dans une nostalgie, ni sacraliser un nom. C’est réentendre le souffle d’un dire qui voulait remettre la société debout, par la responsabilité, la dignité et la maturité.
