Raï : La mémoire disputée d’un genre vivant

Par Khaled Boudaoui

Alors que Sidi Bel Abbès vient d’accueillir les premiers jours du festival du raï – une édition exceptionnelle marquant les 40 ans de l’événement –, les vieilles polémiques sur les origines de ce genre musical refont surface. Pourtant, le raï n’est pas né d’un seul lieu : il est né d’un besoin de dire, de transgresser, de vivre. Et s’il a brillé à Oran, c’est parce que cette ville a su accueillir l’indiscipline comme un art.

Chaque année, c’est le même refrain : à l’approche du festival du raï de Sidi Bel Abbès, la question revient comme un disque rayé – “Mais au fond, le raï, il vient d’où ?” Est-il abassi, témouchentois, oranais ? Faut-il créditer Cheikha Rimitti, Cheikh Hamada ou les meddahates anonymes pour sa naissance ? Faut-il chercher dans le melhoun rural, les cafés chantants ou les cabarets interlopes de l’après-indépendance ?

Cette bataille pour l’origine, aussi passionnée soit-elle, réduit souvent la richesse du raï à une querelle de clocher. Or le raï, avant d’être un drapeau qu’on brandit, est une traversée. Une insoumission. Il est né dans les interstices de la société : entre le sacré et le profane, entre la darbouka et l’accordéon, entre la femme interdite et la parole déliée. Il est né là où l’on chante la vie, même quand elle fait mal.

Cette année, le festival fête ses 40 ans. Il sera exceptionnellement célébré dans deux villes : à Sidi Bel Abbès du 7 au 10 août, puis à Oran du 18 au 21 août.

Oran, l’Athènes indocile

Il faut le dire : Oran n’a pas “inventé” le raï, mais Oran a été son ferment, son accélérateur, son théâtre. C’est à Oran que le raï est passé de la parole des marginalisés à une culture populaire assumée. Dans les années 70-80, cette ville offrait ce que peu d’autres savaient offrir : une scène, un public, une nuit, une modernité musicale, une ambiance où l’audace n’était pas seulement tolérée, mais presque attendue.

Comparer Oran à Athènes peut sembler audacieux – voire déplacé. Et pourtant : Athènes n’a pas inventé toutes les idées grecques, elle les a rassemblées. Oran a été cette agora musicale où les voix de l’intérieur, venues de Sidi Bel Abbès, Aïn Témouchent, Mascara, Relizane ou Saïda, ont trouvé un espace d’expression qu’aucune ville n’aurait pu leur offrir sans condition.

Oran a accepté l’inacceptable : la femme qui chante, le jeune qui crie son ivresse, l’homme sans diplôme mais avec une poésie crue dans la gorge. C’est cette indiscipline, cette désobéissance joyeuse, qu’Oran a su transformer en culture.

Une musique qui change, une âme qui résiste

Depuis deux décennies, le raï est en mutation. La génération actuelle – celle de nouveaux chebs, ou encore des beatmakers de Tlemcen à Paris – utilise les codes du raï mais les tord, les hybridise, les pousse ailleurs : vers la trap, l’électro, l’afrobeat. Certains crient à la perte, d’autres parlent de continuité. Mais le raï a toujours été une musique du bricolage, de la transformation, de l’adaptation.

Déjà dans les années 1980, les chebs intégraient le synthé, scandaient des vérités sociales dans un dialecte sans concession. Aujourd’hui, les paroles sont parfois moins audibles, mais l’intention reste : dire ce qui ne se dit pas, exister à contre-courant.

La nostalgie du “vrai raï” n’est pas neuve. Mais ce qui fait le raï, ce n’est pas sa forme : c’est sa fonction. Il reste la voix des sans-voix, la chronique des nuits populaires, l’écho des désirs non conformes.

De l’oubli programmé à la mémoire collective

Il y a, cependant, une tragédie silencieuse : l’effacement de cette culture dans les récits officiels. Le raï n’a pas de musée, peu d’archives, pas de reconnaissance institutionnelle digne de son rayonnement. L’État ne l’a jamais vraiment reconnu. Quant aux artistes eux-mêmes, nombreux sont morts dans l’oubli, dans l’exil, dans le silence.

Et pourtant, le raï a porté les émotions d’un peuple. Il a dit l’Algérie autrement. Il a traversé les frontières, conquis les festivals, fait danser les foules de Tokyo à Montréal. Mais chez lui, il continue de déranger.

Alors, faut-il vraiment se battre pour savoir où le raï est né ? Il est temps de poser une autre question : comment faire vivre cette mémoire ? Comment transmettre ce souffle à une jeunesse qui n’a pas connu les années cassette, mais fredonne encore, sans le savoir, les refrains d’un genre qui refuse de mourir ?

Le festival de raï ne devrait pas être un lieu de querelles géographiques, mais un espace de reconnaissance, de transmission, de dialogue. Il faut raconter les femmes invisibles du raï, les exilés de Barbès, les producteurs oubliés, les ingénieurs du son qui ont capté la fièvre d’une époque. Car le raï n’est pas une statue à polir. C’est une musique d’errance et de résistance. Une mémoire vivante. Une énergie. Une blessure qui danse. Et c’est cela, finalement, qui en fait sa plus belle origine

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