18 morts et 24 blessés à Alger : Les bus, ces véritables « cercueils roulants »

La série noire des accidents de la route impliquant des bus se poursuit. Ainsi, 18 personnes ont trouvé la mort et 24 autres ont été blessées, dont deux grièvement, ce vendredi, lorsqu’un bus bondé a basculé du haut du pont de Mohammedia et a terminé sa course dans les eaux noires d’Oued El Harrach.
Cette rivière, tristement connue pour sa pollution chronique, est devenue le théâtre d’une tragédie qui dépasse le simple fait divers : elle illustre cruellement les défaillances du système de transport collectif en Algérie. Le choc a été immédiat. Dans les rues d’Alger, l’accident suscite colère et désarroi. « Nous prenons ces bus chaque jour par nécessité, pas par choix », confie un habitant du quartier.
Car derrière le drame, une question s’impose : dans quelles conditions les Algériens se déplacent-ils au quotidien ? Le président Tebboune, a décrété une journée en deuil et la mise en berne du drapeau national, en hommage aux victimes de cette tragédie. Aussitôt, le débat sur le transport en bus en Algérie a refait surface. Le ministre des Transports, Saïd Sayoud, qui s’est rendu sur les lieux de l’accident avec son collègue de l’Intérieur, Brahim Merad, a pointé du doigt un facteur bien connu : « 90 % des accidents de bus sont liés à l’excès de vitesse », a-t-il déclaré à la presse.
Ces dernières années, les accidents impliquant des bus se sont multipliés, souvent meurtriers, alimentant un sentiment d’insécurité croissant parmi ses usagers. Le ministre a également rappelé l’état de vétusté d’une partie du parc national de bus : « Nous avons plus de 84 000 bus qui doivent être renouvelés. Ce projet est en cours et se fera par étapes. » Ces propos mettent en lumière une double réalité : d’une part, la responsabilité des chauffeurs, parfois pressés par des impératifs économiques ou poussés par la concurrence entre lignes privées ; d’autre part, la dangerosité intrinsèque de véhicules usés, transformés en véritables cercueils roulants. La réponse officielle renvoie aussi vers un autre maillon de la chaîne : les centres de contrôle technique automobile. Selon le ministre, « si un bus dispose d’une fiche de contrôle valide, cela signifie qu’il répond aux normes de sécurité requises ».
Quid des contrôles techniques ?
De nombreux observateurs évoquent en effet des négligences dans certains centres, où des bus en mauvais état obtiendraient leur sésame de circulation. Les contrôles techniques, censés garantir la sécurité des passagers, deviennent alors une simple formalité administrative. Dans un pays où le transport collectif constitue, pour des millions de citoyens, le seul moyen de se déplacer, une telle défaillance peut se payer au prix fort. Un ancien mécanicien s’interroge sur le fait que « des bus défectueux passent leurs contrôles sans problème. » Dans ce contexte, l’accident d’Oued El Harrach relance avec force l’exigence d’une surveillance accrue des centres de contrôle et d’une transparence totale dans leurs pratiques.
Au-delà de la question technique, le drame met également en exergue les conditions difficiles de mobilité en Algérie. Dans les grandes villes comme Alger ou Oran, les bus, souvent bondés, sont le seul recours pour des milliers d’usagers, en l’absence d’alternatives fiables. Le métro d’Alger, encore limité, et le tramway, déployé de manière fragmentée, ne suffisent pas à absorber la demande. Résultat : les citoyens s’entassent dans des bus vétustes, conduits souvent de manière imprudente, sur des routes saturées. Cette dépendance à un réseau routier surchargé expose les voyageurs à des risques permanents. « Nous vivons avec la peur », confie une jeune étudiante qui emprunte chaque jour la même ligne que celle du bus accidenté.
Le gouvernement insiste sur le renouvellement du parc de bus, mais cette opération, qui concerne des dizaines de milliers de véhicules, prendra des années. En attendant, les experts appellent à renforcer de toute urgence le contrôle technique, en instaurant des audits indépendants et des mécanismes de dénonciation des irrégularités. La formation des conducteurs, souvent négligée, doit aussi devenir une priorité. Car au-delà de l’état des véhicules, c’est le comportement au volant qui fait la différence entre un trajet banal et un drame.
Enfin, une réflexion plus large sur la mobilité en Algérie s’impose. Développer les transports collectifs modernes, sécuriser les infrastructures routières et instaurer une véritable culture de la sécurité routière sont des étapes incontournables si le secteur veut éviter de nouvelles tragédies comme celle d’Oued El Harrach. L’accident d’Alger restera longtemps gravé dans les mémoires, pourtant il ne doit pas seulement susciter la compassion et l’émotion : il doit servir de déclencheur pour repenser en profondeur le système de transport en Algérie.
Car tant que des bus vétustes continueront de circuler, tant que les contrôles techniques resteront entachés de passivité ou de négligence, et tant que la mobilité des Algériens reposera sur des infrastructures fragiles, la tragédie d’Oued El Harrach risque de n’être qu’un épisode de plus dans une série noire qui endeuille le pays.
G. Salima
