Visite du pape Léon XIV en Algérie : Regards croisés entre spiritualité, politique et mémoire

À la veille de la première visite officielle du pape Léon XIV en Algérie, les voix des intellectuels et des responsables religieux se multiplient pour en souligner la portée. Entre symbolique spirituelle, reconnaissance internationale et enjeux politiques, cet événement inédit s’impose comme un moment charnière dans l’histoire contemporaine du pays.
Pour Chems‑Eddine Hafiz, recteur de la Grande mosquée de Paris, cette visite est « un message à la fois symbolique, spirituel et très politique ». Elle illustre la profondeur spirituelle de l’Algérie, pays musulman qui a toujours reconnu la place des minorités religieuses et favorisé la coexistence. Hafiz rappelle que le choix de l’Algérie comme première étape d’une tournée africaine traduit la reconnaissance de son rôle de « grand frère de l’Afrique », engagé dans le dialogue interreligieux et le développement continental.
En France, l’émotion est palpable chez de nombreux responsables religieux, tandis que certains courants politiques critiquent l’événement. Pour Hafiz, la visite du pape à la Grande Mosquée d’Alger et au Sanctuaire du martyr (Maqqam chahid) est hautement symbolique : elle rappelle la lutte contre la colonisation et affirme que « celui qui est différent de nous est notre frère en humanité ».
Le professeur Boumediene Bouzid, ancien secrétaire général du Conseil islamique supérieur, insiste sur les multiples dimensions de cette visite : religieuse, historique, civilisationnelle, mais aussi politique et sociale. Selon lui, elle reflète l’internationalisation de la place de l’Algérie comme modèle de coexistence et de paix.
Bouzid y voit également un signe de l’évolution de l’Église catholique depuis les années 1960, vers une lecture plus ouverte du christianisme et une volonté de dialogue avec les autres religions. Pour lui, la venue du pape est une manière de défendre la paix et la justice, tout en reconnaissant les erreurs historiques de l’Église et en cherchant à « purifier la mémoire ».
Il souligne que cette visite porte un message culturel et politique : la nécessité d’une alliance entre les religions pour défendre la paix mondiale. Dans cette perspective, l’Algérie est perçue par le Vatican comme un acteur stratégique capable d’aider l’Afrique à dépasser les traumatismes du passé colonial.
De son côté, Mohand Azoug, chef de cabinet du ministre des Affaires religieuses, rappelle que cette visite est une visite d’État, à l’invitation du président Abdelmadjid Tebboune. Elle constitue une occasion de renforcer les relations bilatérales entre Alger et le Vatican et de mettre en avant des figures historiques comme saint Augustin et l’émir Abdelkader, symboles de dialogue et de tolérance.
Azoug insiste sur la dimension géostratégique : l’Algérie est aujourd’hui reconnue comme un pays stable, en croissance économique, et engagé dans la défense des causes justes au niveau international. Il rappelle aussi que l’Algérie a proposé à l’ONU la journée mondiale du « vivre ensemble en paix », preuve de son rôle moteur dans la promotion du dialogue.
« Un moment politique et diplomatique majeur »
Pour Lakhmissi Bezzaz, secrétaire général de la Ligue des oulémas, prêcheurs et imams du Sahel (LOPIS), cet événement dépasse largement la seule dimension religieuse pour s’imposer comme un moment politique et diplomatique majeur.
Selon Bezzaz, le choix de l’Algérie comme première étape de la tournée africaine du souverain pontife traduit son poids historique et symbolique. L’Algérie est décrite comme un pont entre continents, forte de ses valeurs civilisationnelles et humaines qui en font une source de rayonnement intellectuel. Il cite notamment saint Augustin, dont l’héritage est universel, et l’émir Abdelkader, figure de résistance au colonialisme et symbole de tolérance pour avoir protégé les chrétiens en Syrie au XIXe siècle.
Bezzaz insiste sur les multiples messages véhiculés par cette visite : paix, dialogue et coexistence interreligieuse. Il rappelle que la référence religieuse nationale, fondée sur la modération et la tolérance, incarne une vision respectueuse de la liberté de croyance et de pratique, et constitue une expression de la fraternité humaine.
Pour Mabrouk Zaid el Kheir, président du Haut Conseil islamique (HCI), cette visite constitue une halte exceptionnelle, porteuse de valeurs universelles de paix et de coexistence. Dans une déclaration à l’APS, il a souligné que cet événement dépasse le cadre religieux pour s’inscrire dans une dynamique politique, diplomatique et civilisationnelle.
Accueillir le souverain pontife, explique Zaid el Kheir, c’est rappeler la longue histoire de l’Algérie, marquée par la succession des civilisations et par un héritage humain fondé sur la tolérance et la défense des opprimés. Le slogan choisi pour cette visite, « As‑salamu alaykum » (« Que la paix soit sur vous »), illustre une philosophie profonde : la paix comme nécessité civilisationnelle pour préserver l’existence des nations et protéger les valeurs de coopération.
Le président du HCI insiste sur la portée diplomatique de cette visite, qui confirme que les relations entre États ne se limitent pas aux équilibres politiques mais peuvent incarner un véritable soft power. L’Algérie et le Vatican, en partageant des valeurs humaines et de paix, offrent un exemple de relations internationales fondées sur la sagesse et la clairvoyance.
Pour Zaid el Kheir, cette visite est aussi une occasion de rappeler la nécessité de défendre les opprimés et de promouvoir la justice à travers le monde. Elle confère à l’Algérie le rôle de plateforme de dialogue et de point de départ d’un message civilisationnel actif, centré sur la dignité humaine et la coexistence. La référence à saint Augustin, figure majeure de la pensée universelle née en Algérie, renforce la dimension historique et spirituelle de l’événement.
Ces interventions convergent sur un point essentiel : la visite du pape Léon XIV dépasse le cadre religieux. Elle est à la fois un hommage à l’histoire, une reconnaissance internationale et une affirmation du rôle de l’Algérie comme acteur de paix. Dans un contexte mondial marqué par les tensions et les conflits, elle apparaît comme une opportunité pour réaffirmer les valeurs de tolérance, de coexistence et de fraternité universelle.
G. Salima
