Marché d’El Hamri : Au paradis des brocanteurs

Vendredi, 10 heures du matin. Le soleil cogne déjà sur les tôles et les bâches tendues à la hâte. À El Hamri, le quartier populaire d’Oran, le marché de la brocante bat son plein. Dans ce vaste terrain vague bordé d’immeubles défraîchis, c’est une véritable fourmilière où on se presse, où on marchande, où on s’émerveille.
Dès l’entrée, l’œil est happé par un bric-à-brac foisonnant : literies empilées à même le sol, baignoires cabossées promises à une seconde vie, piles de vêtements de friperie dont les couleurs vives contrastent avec la poussière qui vole à chaque pas. À quelques mètres, des rayons improvisés proposent articles de sport, cannes à pêche, chaussures ou vieilles raquettes de tennis. L’impression est celle d’un labyrinthe à ciel ouvert où chaque étal raconte une histoire. L’air, saturé de parfums, ajoute au décor son intensité. Odeur de grillades qui s’élève des petites gargotes improvisées, fumet de la calantika encore chaude sortie des fours rudimentaires, effluves de poussière sèche mêlés à ceux des vieux tissus.
Le marché se vit d’abord par les sens : on touche, on respire, on écoute les voix hautes des marchands qui interpellent, vantent, plaisantent avec les chalands. Plus loin, les amateurs de trésors s’arrêtent devant des stands étonnants : pianos désaccordés mais majestueux, lustres art-déco, vieilles lampes de chevet, collections de livres aux pages jaunies, vinyles rares que des passionnés fouillent avec une patience religieuse. Ici, une commode en bois massif attire les regards ; là, un miroir baroque attend un acheteur prêt à le sauver de l’oubli. C’est le royaume des chineurs, le terrain de jeu des nostalgiques et des curieux.
Le vendredi matin, le marché d’El Hamri devient un carrefour social autant qu’un lieu de commerce. On y croise des familles venues flâner, des étudiants en quête de meubles bon marché, des collectionneurs qui espèrent la bonne affaire, et des brocanteurs chevronnés qui flairent les perles rares. Les discussions vont bon train, les prix se négocient avec ferveur, les sourires s’échangent aussi vite que les billets froissés. Mais El Hamri, ce n’est pas seulement l’accumulation d’objets : c’est une ambiance. Une atmosphère vibrante qui fait oublier l’irrégularité du sol, la poussière qui colle aux chaussures, le soleil qui tape. C’est un spectacle populaire où se mêlent traditions locales et art improvisé, où l’échange devient une manière de tisser du lien social.
En arpentant ses allées improvisées, on comprend que ce marché dépasse la simple logique de la vente. Il est une mémoire vivante où chaque objet porte la trace d’une autre époque, d’un foyer disparu, d’une génération passée. Il est aussi un miroir de la ville d’Oran : bruyant, chaleureux, surprenant, profondément humain. Quitter El Hamri, c’est emporter avec soi plus qu’un objet chiné. C’est garder en mémoire le tumulte des voix, la chaleur des rencontres, et cette impression d’avoir plongé dans un fragment authentique de la vie oranaise. Une expérience à part entière, un rendez-vous incontournable pour qui veut sentir battre le cœur de la brocante.
G. Salima
