Chakib Taleb-Bendiab à Algérie Presse : «Alger, un film vivant qui triomphe »

Entretien réalisé par O.A Nadir

Dans un monde cinématographique en perpétuelle mutation, le réalisateur algérien Chakib Taleb-Bendiab s’impose comme une figure montante de la nouvelle vague du septième art national.

Son film « Alger » (intitulé Algiers pour les anglophones et 196 mètres dans les pays arabophones), produit majoritairement par Temple Production, sa société avec Khaled Chikhi, en coproduction avec le CADC, Clandestino (Tunisie) et Dinosaures (France, mixage son), a remporté le Grand Prix du meilleur long métrage au Festival international du film de Rhode Island (États-Unis, 2024), triomphant parmi plus de 7 000 productions venues du monde entier.
Encensé pour sa puissance narrative, sa photographie en clair-obscur et son regard lucide sur les traumatismes de la société algérienne, Alger continue de tracer sa route à travers les continents. Après un triomphe en Algérie, puis au Canada et en Égypte, le film est désormais projeté dans 63 salles en France, confirmant l’émergence d’un cinéma algérien moderne, audacieux et universel.
Rencontre exclusive avec Chakib Taleb-Bendiab, scénariste et réalisateur de Alger, un artiste qui croit profondément au pouvoir du cinéma fait « par nous et pour nous ».

Algérie Presse : Comment êtes-vous venu au cinéma et à la mise en scène ?

Chakib Taleb-Bendiab : J’ai toujours été passionné de cinéma et je voyais déjà deux ou trois films par jour. Mais c’est par la musique que je suis arrivé à l’écriture. Après plusieurs groupes, je me suis senti artiste, puis est née en moi l’envie de faire de la photographie. J’ai tenté une école de cinéma de quelques mois pour tourner mon premier court métrage. Ce sera, quelques années plus tard, Sang Froid, qui me lancera véritablement avec le prix du meilleur scénario au Festival de Sapporo, au Japon.

Quelles sont les principales influences qui ont marqué votre parcours artistique ?

C’est la découverte des œuvres d’Akira Kurosawa, inventeur à mes yeux du cinéma moderne, maîtrisant tous les styles. Il est d’ailleurs à l’origine du cinéma indépendant américain. Le cinéma coréen apporte une fraîcheur et une puissance à l’image qui correspondent bien à la culture algérienne également. Et bien sûr, les « classiques » : Hitchcock, Tarkovski ou encore Kubrick.

Comment décririez-vous la situation actuelle du cinéma algérien ?

Il y a deux pans interconnectés qu’on oublie souvent : la production et la diffusion. Il faut plus de films « différents » produits pour inciter le public à retourner dans les salles, ce qui débloquera naturellement la création d’autres cinémas et rassurera les exploitants.
Nous avons donc choisi de sortir le film d’abord en exclusivité en Algérie, avant le reste du monde, en décembre 2024. Il est resté près de quatre mois à l’affiche, même pendant le Ramadhan, une période traditionnellement dominée par les feuilletons télévisés ! Ensuite, le film a connu dix semaines d’exploitation au Canada, en Égypte, et maintenant en France depuis le 8 octobre 2025.
Face à la demande énorme, nous ressortons le film en Algérie le 24 octobre. On peut enclencher un cercle vertueux plus facilement qu’on ne le pense. Il faut éviter d’avoir plus de festivals de cinéma que de films en Algérie. Les films de Y. Mouzahem, Y. Bouaziz, et bientôt Y. Koussim, apportent chacun leur style. C’est magnifique pour le public de découvrir ces œuvres nouvelles et de revivre l’expérience du cinéma en salle. Les films appartiennent d’abord à leur public.

Quelle place accordez-vous à la jeune génération dans vos projets ou réflexions ?

J’ai toujours impliqué toutes les générations dans mes projets, qu’il s’agisse de comédiens de tous âges — certains n’avaient d’ailleurs jamais joué dans un film, comme Attalah Lahrech, qui interprète le rôle de Fouzi — ou de techniciens apprenant auprès de leurs aînés.
Il faut se détacher des productions étrangères qui voient l’Algérie seulement comme un décor, sans laisser aux Algériens de véritables postes de responsabilité. Nous sommes fiers d’avoir 90 % d’Algériens à tous les échelons du film. Un film fait par des Algériens, pour des Algériens. La transmission passe aussi par la considération.

Selon vous, quels obstacles freinent encore la production cinématographique nationale ?

Dans les esprits, le cinéma est perçu comme un art d’un autre temps — un peu comme la peinture à l’arrivée de la photographie, ou le théâtre lors de l’avènement du cinéma. Pourtant, ces arts existent toujours.Les gens s’équipent aujourd’hui de téléviseurs géants et trouvent des films partout, alors pourquoi aller au cinéma ? C’est un phénomène mondial et alarmant. Mais l’envie de vivre un spectacle collectif restera toujours plus forte. Pour cela, il faut réhabituer les gens à aller en salle, multiplier les cinémas sur tout le territoire, et surtout produire des films qui ne se ressemblent pas.
J’ai eu la fierté de voir des jeunes qui n’étaient jamais entrés dans une salle de leur vie venir découvrir notre film. Des pères avec leurs filles, des grands-mères avec leurs petits-enfants… C’est pour eux que nous travaillons dur.

Quels sont vos projets à venir ou vos envies de cinéma pour les prochaines années ?

J’aimerais participer à cette nouvelle vague du cinéma algérien qui insuffle un vent frais et un regard plus réaliste, sans conforter les clichés ni verser dans le misérabilisme. Ce choix m’a d’ailleurs coûté plusieurs refus de financement, mais il en valait la peine.
Je veux proposer un regard de nous-mêmes, par nous-mêmes, sans le prisme de l’Occident. Comme dans les années 1970, l’âge d’or du cinéma algérien, où tout pouvait être abordé.Il n’y a pas mieux que l’art pour être ambassadeur de son pays, et nous avons des artistes exceptionnels qui ne demandent qu’à éclore. Mais pour cela, il faut d’abord que les Algériens leur donnent des ailes. Tout partira du pays.

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