Malgré la concurrence du numérique : Les bouquinistes résistent

Oran ne lit plus. Elle traverse ses boulevards comme on traverse une gare, pressée, sourde au bruissement des pages qui agonisent sous les mains fatiguées des derniers bouquinistes. Jadis, le papier se disputait à coups de regards passionnés, aujourd’hui il se défend seul, au milieu du vacarme des téléphones qui clignotent et des vitrines sans âme.
Les bouquinistes, eux, sont restés. Non pas par héroïsme, mais parce qu’ils ne savent faire que ça : garder vivante une flamme qu’on pensait éteinte.
Ammi Moussa avait ce regard qui ne jugeait pas. Une vieille Niva lui servait de librairie roulante, garée à deux pas du tramway. Dans son coffre, des Camus écornés, des Sartre jaunis, des dictionnaires aux couvertures brisées. Entre deux piles, on retrouvait parfois une affiche jaunie de “Casablanca”, ou un vieux numéro de Première vantant “Autant en emporte le vent”. Dans l’air flottait parfois un air de Cheikh El Hasnaoui, ses chansons d’amour et de nostalgie traversant la rue comme un souffle ancien. Les jeunes venaient timidement, cherchaient un titre précis, puis s’en allaient en serrant contre eux un bout de mémoire. Aujourd’hui, sa voiture dort sans lui. L’homme s’en est allé, laissant derrière lui une absence plus lourde que toutes ses piles de livres. Il avait tenu bon contre le temps, mais le temps finit toujours par gagner.
Salim, que les habitués appellent Simo, veille encore. Son échoppe, « Le Livre de sable », est une arche minuscule où s’entassent poèmes, essais, romans, revues. On y croise les Œuvres complètes de Feraoun, coincées entre un roman de gare et une VHS poussiéreuse de “Cinema Paradiso”, ce film italien où un vieux projectionniste transmettait aux enfants du village la magie du cinéma. Dans un coin, un vieux poste crachote un air de Blaoui Houari, sa voix chaude et nostalgique réchauffant les cœurs froids par ce matin de vent. Simo aussi, à sa façon, est un projectionniste, sauf que sa salle obscure est faite de pages, de reliures et de souvenirs sonores.
Une vieille femme passe chaque semaine. Elle fouille, palpe, renifle, prend un roman qu’elle connaît déjà par cœur. Elle l’achète quand même. « Ça me tient compagnie, dit-elle. » Dans ses yeux, on devine qu’elle achète moins le livre que la conversation qui l’accompagne, ce moment suspendu où le monde s’arrête autour d’un bout de papier. À chaque achat, elle se souvient de son enfance, quand son mari l’emmenait voir “Lawrence d’Arabie” au cinéma El-Maghreb. Dans sa mémoire, les images des films se mêlent aux notes de Cheb Hasni, aux mélodies de jeunesse, aux romances perdues, comme si chaque chanson reprenait vie à travers les pages qu’elle caresse.
Les autres librairies ferment. « El Mamoune », vieille cathédrale de papier, sera bientôt transformée en boutique de prêt-à-porter.
La mémoire littéraire d’Oran remplacée par des mannequins en plastique. On ne lutte pas contre la logique du commerce, disent les uns. On ne se bat pas contre un bulldozer avec une feuille, disent les autres. Mais en vérité, c’est pire : on ne se bat même plus.
Alors les bouquinistes parlent en silence. Ils parlent aux passants qui ne les écoutent pas, aux enfants qui ne s’arrêtent plus, aux ombres d’écrivains, de cinéastes et de chanteurs qui s’effritent au soleil. Ils parlent à la ville qui les a oubliés. Chaque livre vendu est une prière qu’on murmure au milieu du vacarme, chaque page feuilletée résonne comme une note de oud ou de derbouka. Chaque étal installé est un acte de résistance sans spectateurs. Comme dans “Les Temps modernes”, où Charlot tourne ses boulons mécaniques pour rien, eux continuent à tourner les pages pour personne.
Et si un jour ils disparaissent, ce ne sera pas avec fracas. Ce sera comme la dernière bobine qui brûle à la fin d’une projection, avec les dernières notes d’une chanson d’antan qui s’éteignent dans la nuit. Une lumière qui tremble, une salle vide, et puis le noir. Personne ne remarquera l’odeur de papier brûlé. Seuls resteront les fantômes de ces voix, et le souvenir d’un temps où Oran lisait encore et chantait dans ses boulevards.
O.A Nadir
