Recyclage de déchets : Les maîtres silencieux de la ferraille

 

À l’aube, avant que la brise d’Oran ne s’imprègne de l’odeur salée du large, un son reconnaissable s’élève déjà dans les rues de Belgaïd, d’Akid Lotfi et de la vieille ville. Ce n’est pas celui des muezzins, ni celui des premiers bus, mais le klaxon un peu éraillé d’une camionnette Chery.

Deux notes comme une clarinette rouillée qui résonnent entre les immeubles et font tourner les têtes. « Voilà les ferrailleurs », soufflent les voisins en tirant un sac de vieux tuyaux vers la porte. Ici, on les appelle « les maîtres silencieux de la ferraille ». Pas de pancarte officielle, pas d’enseigne, mais tout le monde connaît ce timbre métallique qui annonce un commerce où la ruse, la patience et la force physique valent plus qu’un diplôme.
Mourad, 37 ans, est l’un de ces hommes qui, dès cinq heures du matin, avale un café noir avant de grimper dans sa petite Chery cabossée. « Il faut partir avant que les autres n’arrivent. À Oran, celui qui se lève tard n’aura que les restes », confie-t-il en allumant une cigarette, la main déjà marquée par la rouille. Sa tournée commence toujours au même endroit, près de la mosquée de Belgaïd. Il sait que, là-bas, les familles profitent souvent du week-end pour débarrasser leurs caves. À peine le temps d’un salut et le moteur gémit déjà vers Akid Lotfi. Mourad ralentit devant chaque portail entrouvert. D’un haut-parleur accroché à la cabine grésille le même refrain : « Fer, cuivre, vieux frigo, on rachète tout ! ».
À chaque arrêt, la scène se répète. Une porte s’ouvre, un homme ou une femme sort avec un ventilateur hors d’usage, un chauffe-eau percé, un sommier rouillé. Le prix se négocie en un clin d’œil.
« Le fer, ces jours-ci, c’est 55 dinars le kilo. L’aluminium, entre 180 et 220. Le cuivre, lui, c’est notre or rouge : 1500 dinars au kilo, parfois un peu plus quand le dinar baisse », explique Mourad en jetant un œil complice. Ces chiffres, confirmés par un gérant de dépôt de Belgaïd que nous avons rencontré, reflètent la réalité d’un marché aussi mouvant que discret. Selon plusieurs commerçants interrogés dans la zone industrielle d’Es Sénia, ces tarifs ont presque doublé en cinq ans, suivant à la fois l’évolution des cours mondiaux et la spéculation locale.
Ce ballet de camionnettes n’est pas seulement un moyen de survivre. C’est, à sa manière, un pan vital de l’économie verte d’Oran. Chaque tonne de ferraille collectée est autant de minerai qu’on n’a pas à extraire, autant de CO₂ qu’on évite. Les ferrailleurs le savent, mais ils n’en font pas un slogan. « On recycle parce que c’est notre gagne-pain. L’écologie, c’est pour les gens de la télé », lance Rachid, 42 ans, qui travaille depuis quinze ans dans ce métier. Pourtant, qu’ils le veuillent ou non, leur quotidien contribue à une forme d’économie circulaire avant même que le terme ne devienne à la mode.
Leur travail reste cependant précaire. La concurrence est rude. « Si tu rates une journée, un autre prend ton circuit », raconte Mourad. Les prix, eux, varient au rythme des fluctuations internationales et du marché noir local.
Quand le dinar s’affaiblit, le cuivre devient soudain un trésor que chacun cherche à dénicher dans les décharges domestiques. Certains habitants, conscients de la valeur, cachent leurs câbles usagés pour mieux négocier. « Les gens savent, maintenant. Ils pèsent leur fer avant de nous appeler », confirme Rachid, un sourire fatigué aux lèvres.
Dans les quartiers populaires comme Sidi El Houari ou El Hamri, les camionnettes Chery sont devenues des repères sonores, presque des mascottes. Les enfants courent derrière elles, les vieux lèvent la tête au premier écho du klaxon. Ce passage régulier rythme les matinées comme une horloge de fortune. En échange de quelques billets, un matelas troué, une vieille gazinière ou une carcasse de vélo quittent la cour familiale pour entamer une nouvelle vie.
Le soir, quand le soleil tombe derrière le port, les Chery aux carrosseries rayées reprennent la route, plus lourdes de plusieurs quintaux de métal et de quelques billets glissés dans une poche de jean. Les klaxons se taisent jusqu’au lendemain, mais le cycle continue, immuable. Ces hommes sans pancarte ni uniforme transforment les déchets en ressources, les rebuts en matière première. Invisibles mais indispensables, ils rappellent qu’au cœur d’une ville en perpétuelle mutation, la valeur se cache souvent dans ce que l’on croyait bon pour la poubelle.
O.A Nadir

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