Dr Adda Guecioueur à Algérie Presse : « A l’heure actuelle, aucun pays ne peut imposer son diktat à l’Algérie »
Interview réalisée par SAID OUSSAD

L’économiste Adda Guecioueur revient dans cet entretien pour Algérie Presse sur la sécurité énergétique et ses dimensions géopolitiques pour l’Algérie.
Algérie Presse : Quelles sont les dimensions géopolitiques liées à la sécurité énergétique ?
Adda Guecioueur : L’énergie est devenue, et deviendra de plus en plus, un facteur essentiel dans le jeu et les relations géopolitiques internationales. La sécurité énergétique de tout pays est devenue un élément vital dans ses relations géostratégiques. A ce propos, nous pouvons citer des exemples dont :
– A travers Nord Stream 1 et 2, la Russie a réussi à attirer les Etats européens, surtout l’Allemagne, pays clé pour la stabilité et la pérennité de l’Union Européenne, dans son «giron énergétique ». Qui dit « giron énergétique » dit « giron politique ».
– Les USA, prenant prétexte de la guerre en Ukraine, ont détruit Nord Stream 1 et ramené les pays européens dans son « giron énergétique ». Bien plus, l’importation du pétrole et du gaz naturel des USA leur coûte nettement plus chère. Pour l’Europe, ce n’est plus une question de prix, mais plutôt une question de disponibilité et de garantie de fourniture de ces produits énergétiques. A ce sujet, une anecdote à raconter : Le Président américain a publiquement déclaré que les USA détruiront Nord Stream 2. Répondant à une journaliste, Joe Biden a affirmé que Nord Stream 2 n’existait pas. La journaliste lui fait remarquer que Nord Stream 2 existait bel et bien. Il a bonnement répondu « Nous trouverons les moyens pour nous en débarrasser ! ».
– Lulla, le Président du Brésil, a affirmé qu’après la découverte du pétrole dans son pays, son statut, son poids et son aura en tant que Chef d’Etat s’est nettement amélioré dans les forums internationaux.
La sécurité énergétique est d’une grande importance dans l’étude des relations internationales en raison de ses effets sur la croissance économique et le développement social. En quoi, l’Algérie est sollicitée à ce propos ?
La sécurité énergétique est d’une grande importance non seulement dans l’étude des relations internationales mais surtout dans la conduite des relations internationales. L’absence de sécurité énergétique, en termes de disponibilité et de garantie de fourniture, représente l’épée de Damoclès pour tout pays car son activité économique, sa croissance économique et donc son développement et stabilité sociaux en dépendent. Le statut des pays dont la sécurité énergétique n’est pas garantie est diminué. Dans une décennie ou deux, ils n’auront plus droit à la parole dans l’arène internationale.
Après le boycott, imposé par les USA, des pays européens du pétrole russe, l’Algérie est très sollicitée pour couvrir les déficits énergétiques du Sud de l’Europe et bien au-delà. Plusieurs pays se bousculent pour avoir accès au pétrole algérien ce qui a pour corollaire la croissance de l’importance géostratégique de l’Algérie bien au-delà de la Mer Méditerranée. A l’heure actuelle, aucun pays ne peut imposer son diktat à l’Algérie, bien au contraire !
Quels sont les grands enjeux de la sécurité énergétique algérienne ?
Avant de répondre à la question, il est judicieux de faire un tour d’horizon sur le secteur de l’énergie à l’échelle mondiale puis évaluer le statut énergétique de l’Algérie.
Au vu de la technologie actuelle, le secteur de l’énergie est constitué principalement par les six sources suivantes.
1- L’énergie solaire qui provient des rayons du soleil. Les dix principaux producteurs de l’énergie photovoltaïque sont la Chine, qui se taille la part du lion avec plus de la moitié de la production mondiale (57,3 %), Taïwan (11 %), le Japon (6,9 %), l’Allemagne (6,7 %), la Malaisie (5,8 %), les Etats-Unis (3 %) et enfin la Corée du sud (2,9 %).
2- L’énergie éolienne qui provient de la force du vent. Les sept principaux pays producteurs d’énergie éolienne sont les États-Unis, la Chine, l’Allemagne, l’Espagne, l’Inde, le Royaume-Uni et le Canada. J’ai eu l’occasion de traverser en voiture les Etats d’Illinois et de l’Indiana (Midwest américain), les turbines s’étendent à l’infini.
3- L’énergie hydraulique qui provient de la puissance de l’eau des chutes et des barrages. Les principaux pays utilisant l’hydro-électricité sont la Chine, le Canada, le Brésil, les États-Unis et la Russie.
4- L’énergie biomasse qui provient de l’utilisation des matières organiques. Les principaux pays dans le monde ayant recours à la biomasse sont le Brésil, les États-Unis et l’Inde. En 2010, la biomasse et les déchets ont constitué 67,6 % de la production primaire d’énergie renouvelable dans l’Union européenne.
5- L’énergie géothermique qui provient de l’utilisation de la chaleur de la terre. Cette énergie est disponible dans plus de vingt pays dans le monde : la Chine, l’Islande, les États-Unis, l’Italie, la France, l’Allemagne, la Nouvelle-Zélande, le Mexique, le Salvador, le Nicaragua, le Costa Rica, la Russie, l’Indonésie, le Japon et le Kenya.
6- L’énergie nucléaire : Les dix plus grands producteurs d’énergie nucléaire sont les USA (32,5 %) du total mondial, la France (15,6 %), la Chine (8 %), la Russie (7,4 %), la Corée du sud (6,2 %), le Canada (3,9 %), l’Allemagne (3,2 %), l’Ukraine (3,1 %), le Royaume Uni (2,6 %) et la Suède avec (2,4 %) de la production mondiale.
Quant au statut énergétique de l’Algérie, il se décline comme suit :
1- Le pétrole : Avec ses réserves de 20.000 milliards m3, l’Algérie se place au 16e rang mondial. Il est judicieux de remarquer que l’Algérie n’a prospecté que 10 % environ de son territoire et qu’elle n’a pas encore touché au Nord du pays et ses eaux territoriales. Avec les avancées technologiques, l’Algérie dispose d’un grand potentiel. Rappelons que dans les années 1970, les réserves pétrolières de l’Algérie étaient estimées à environs 4 milliards de barils. Pas plus !
Selon les chiffres de l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP), les réserves actuelles prouvées représentent 1% des réserves actuelles mondiales prouvées. Alors que les exportations algériennes de pétrole brut sont de 540.000 barils/ jour, sa capacité d’exportation est supérieure à 1,1 million baril/jour. Sur la base de la consommation nationale actuelle et des réserves prouvées l’Algérie garantit une autosuffisance de 78 ans sans compter les découvertes futures !
2- Le gaz naturel : Avec des réserves de gaz naturel d’environ 4.504 milliards m3, l’Algérie se situe au 11e rang mondial. Selon l’Agence Internationale de l’Energie, l’Algérie produit 2,3 % de la production mondiale et avec ses 49 millions m3 exportés en 2022, elle se place au 8e rang des exportateurs mondiaux.
3- Le gaz de schiste : Avec ses 20.000 milliards m3 de réserves, l’Algérie occupe la troisième place mondiale après l’Argentine et la Chine. Pour que le lecteur se fasse une idée, ces réserves représentent 500 ans de consommation de gaz en France, d’où les convoitises internationales et les éventuels risques de déstabilisation de l’Algérie.
4- L’énergie solaire : Etant donné sa position géographique, l’Algérie dispose d’un des plus grands gisements solaires au monde. Sur l’ensemble du territoire algérien, la durée d’ensoleillement dépasse les 2000 MW par an et atteint 3900 heures par an dans le Sahara et les Hauts-plateaux soit 325 jours en supposant 12 heures de soleil par jour. Le projet de 2000 MW consiste en la réalisation de quinze (15) centrales solaires photovoltaïques, à travers douze (12) wilayas, avec une puissance unitaire qui varie entre 80 et 220 MW0 et leur raccordement au réseau d’électricité national. Enfin, il faudrait mentionner le projet Desertec, un projet éco-énergétique de grande envergure qui prévoyait l’exploitation du potentiel énergétique solaire des déserts d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient afin d’approvisionner durablement les régions avoisinantes en particulier l’Europe en couvrant 20% de sa demande d’électricité en électricité renouvelable. Le concept Desertec fut développé à l’origine par la « Coopération transméditerranéenne pour l’énergie renouvelable » et reposait sur le fait que chaque km² de désert reçoit annuellement « une énergie solaire équivalent à 1,5 million de barils de pétrole ». L’Algérie ayant abandonné ce projet pour des raisons financiers (plus de 400 milliards de dollars que les banques internationales rechignent à financer), c’est le Maroc qui a récupéré le projet.
Quelles sont les implications des fluctuations des prix du pétrole sur l’énergie et la sécurité nationale de l’Algérie ?
Avant de répondre à la question, il faudrait souligner l’importance des hydrocarbures sur l’économie nationale. Entre 2016 et 2021, le secteur pétrolier et gazier a représenté, en moyenne, 19 % du produit intérieur brut (PIB), 93 % des exportations et 38 % des recettes budgétaires. C’est énorme et la sécurité nationale en dépend. C’est là toute la dépendance de l’Algérie du secteur des Hydrocarbures ! Les fluctuations, en elles-mêmes, affectent négativement dans la mesure où il est difficile de planifier au-delà de la lecture que peut se faire l’Algérie du marché mondiale des hydrocarbures, pétrole brut et gaz naturel. La volatilité des prix est difficile à prévoir, ce qui rend toute planification ou programmation de l’économie difficile. Depuis le début des années 80, le prix du baril de pétrole brut a connu les quatre grandes chutes suivantes, et chaque fois l’Algérie en a payé le prix :
1985-1986 : Durant cette période, l’OPEP a cessé de défendre ses « prix officiels ». Les prix du brut ont chuté de 60 % en 82 jours. Et c’était l’Arabie Saoudite, en tant que « Swing Producer » qui, pour des raisons géostratégiques, a décidé de s’imposer sur le marché mondial du pétrole.
1990- 1991 : Durant la première guerre du Golfe, les prix du brut ont chuté de 45 % en 71 jours.
2008 : La crise financière internationale de 2008 a négativement impacté la croissance économique mondiale et donc la demande mondiale pour le pétrole. Les prix du brut ont chuté de 77 % en 113 jours.
Enfin, en 2014, l’OPEP a cessé de défendre ses « prix officiels ». Les prix du brut ont chuté de 51 % en 83 jours.
L’Algérie a déjà fait l’amère expérience de la première chute brutale du prix du pétrole entre 1985 et 1986 l’obligeant à faire appel à toutes les sources d’emprunts et à mettre en place, en urgence, un programme de privatisation qui a détruit le tissu industriel et créé le chômage d’où la précarité ainsi que l’instabilité sociale, à cette époque.
Une petite précision : Le citoyen algérien se réjouit, pour ne pas dire s’affole, quand le JT de 20h annonce, reprenant la presse internationale, une hausse du prix du pétrole brut. Cela ne signifie pas que le prix du pétrole algérien a augmenté. Des remarques s’imposent :
1- La presse internationale suit particulièrement les prix de West Texas Intermediate ou WTI qui sert de référence à l’Amérique du Nord. Le Brent de la Mer du Nord sert de référence à environ deux-tiers des contrats internationaux.
2- Les prix cités sont ceux du « spot market » ou « marché spot », c’est-à-dire les prix de l’instant ou du jour.
3- Les prix dépendent de la qualité du brut car les bruts sont divisés en quatre catégories, mais les « lourds » et les « légers » sont les mieux connus. Cette qualité est exprimée en API ou American Petroleum Institute qui exprime la « GRAVITY » du brut. Par exemple, la GRAVITE de WTI est 39,6° alors que celle du Brent est de 38,6°. La gravité du brut « light ou léger algérien » est de 46°. Ce brut, produit à Hassi Messaoud et ses environs, avec un minimum de sulfure est l’un des meilleurs au monde et est le préféré des raffineries.
4- Plus ou moins, il existe trois types de marchés à savoir le spot, futures dont la fourniture ou delivery se fera, comme son nom l’indique dans le futur et les prix des contrats à long terme, jusqu’à 20 ans, tels que signés par l’Algérie avec la France, l’Italie, le Portugal et l’Espagne. A propos de ce dernier, rappelons que l’Algérie ne l’a pas rompu malgré la discorde actuelle entre les deux pays.
5-Le marché du brut international n’obéit pas nécessairement à la loi de l’offre et de la demande. Le Président Français, François Mitterrand, avait parlé de « prix politique » car, dans le cadre de la signature d’un contrat à long terme avec l’Algérie, il avait accepté de payer un prix plus élevé que celui du marché pour assurer à la France la disponibilité et la sécurité.
Dans quelles mesures l’Algérie peut surmonter ces défis ?
Il faut, d’abord et avant tout, être conscient de ces défis. Cela suppose une bonne lecture du marché des hydrocarbures dans les court, moyen et long termes ; répertorier les défis et les risques qui en découlent dans les court, moyen et long termes ; penser et concevoir, dans l’inclusion, des mesures appropriées avec différentes options dans les court, moyen et long termes. Cette stratégie se conçoit au niveau du Conseil national de la Sécurité et doit demeurer un secret d’Etat quand elle est finalisée.
Actuellement, en termes de sources d’énergie, l’Algérie se contente de deux sources à savoir le pétrole brut et le gaz naturel. Le bon sens suggère qu’il faut, à l’instar des autres pays, développer d’autres sources d’énergie en particulier l’énergie solaire, l’énergie nucléaire et l’énergie éolienne.
Pour surmonter ces défis, l’Algérie, dans le cadre de l’OPEP, a réussi à indexer le prix du gaz naturel sur le prix du pétrole brut. Elle a également contribué à la création du groupe des pays exportateurs de gaz naturel surtout que, pour notre pays, la production et l’exportation de gaz naturel va survivre la production et l’exportation du pétrole brut.
Selon le rapport du plan de relance économique 2020-2024, élaboré par le Gouvernement, le gaz naturel est la principale source d’énergie en Algérie avec un taux de 65 % du mix énergétique, tandis que le pétrole ne représente que 35%.
Aussi, et pour surmonter ces défis, la vision du développement doit aller au-delàs du secteur de l’énergie. A cela, je propose deux suggestions.
– Revoir la stratégie de développement : sortir de l’impasse de la « substitution des importations » ou « import substitution » et donc éviter toute législation qui pénalise l’importation et opter pour la « promotion des exportations » ou « export promotion » et donc toute législation et stimulants à l’exportation.
– Introduire des techniques modernes d’ingénierie financière ou « financial engineering » : Swaps et options en particulier pour stabiliser les prix des produits importés tels que les céréales et garantir la stabilité des prix exportés en particuliers les produits énergétiques.
Des experts algériens ont indiqué que la plantation d’arbres pour l’exploitation du bois et la production d’hydrogène vert pour les secteurs de l’industrie et du transport pourront contribuer, à moyen et long termes, deux alternatives au profit de la sécurité énergétique de l’Algérie. Qu’en pensez-vous ?
Le temps presse. Effectivement, l’Algérie est en train de mettre en place toutes les options disponibles des énergies renouvelables. Le tableau ci-dessous représente le programme actuel et officiel de l’Algérie qui s’étend jusqu’à l’année 2023. Effectivement, ce programme considère la biomasse comme source d’énergie renouvelable.
Effectivement, la contribution de la biomasse, inexistante en 2015, sera de plus en plus importante dans les années à venir et sera notable en 2030.
Ils pensent aussi à l’utilisation des énergies renouvelables dans l’agriculture. Un commentaire ?
Ce serait une bonne initiative. Le secteur privé algérien a déjà commencé dans cette activité. Dans ce contexte, il serait judicieux de mentionner que certains pays, dont les Emirats Arabes Unis ont, depuis au moins deux décennies, commencé à recycler les eaux usées pour l’irrigation de l’agriculture. Une option à méditer !
Dr Adda Guecioueur :
Fondateur Directeur Général d’International Business School, IBS
Ancien Professeur d’Université, Algérie et Jordanie
Ancien Expert Financier au Fonds Monétaire Arabe,
