Mandarin, turc et coréen : Les langues « exotiques » font florès

À Oran, les façades des rues commerçantes et les murs des centres de formation privée révèlent un changement discret mais significatif : le mandarin, le turc et le coréen ne sont plus seulement étudiés dans les universités ou instituts culturels, mais proposés par des écoles de langues ouvertes aux entrepreneurs, aux artisans et aux jeunes diplômés souhaitant saisir les opportunités internationales. Ce phénomène appelle à reconsidérer non seulement les dynamiques linguistiques mais aussi les outils de développement économique local.

Les données macro-économiques confirment cette tendance. D’après les bilans du commerce extérieur, la Turquie a augmenté ses échanges avec l’Algérie, atteignant environ 6 milliards USD en 2024. La Chine reste le premier fournisseur du pays, tandis que la Corée du Sud continue d’investir dans plusieurs secteurs industriels. Parallèlement, l’UNCTAD dans son rapport E-commerce readiness assessment : Algeria (2025) évalue à plus de 1,5 milliard USD la valeur du e-commerce national. Ces leviers extérieurs stimulent une demande croissante pour des langues jusque-là rares dans l’offre privée à Oran.
Dans un centre de formation du centre-ville d’Oran, Algérie Presse a recueilli le témoignage de Djihene Benahmed, 29 ans, commerçante oranaise dont l’activité familiale importe des textiles de Turquie et de Chine. Elle suit depuis six mois des cours de mandarin et de turc. Elle raconte : « Quand j’ai commencé, je ne comprenais rien aux catalogues chinois, je faisais traduire tout et je payais des frais élevés, parfois cachés. Maintenant que j’étudie, je peux lire les ouvrages en mandarin, demander des devis plus favorables, réduire les intermédiaires. En turc, j’ai négocié moi-même avec un fournisseur d’Istanbul — cela m’a permis de faire baisser le coût de transport et de douane d’au moins 15 % pour certaines commandes. »
Elle ajoute : « Les cours sont calibrés pour le commerce : vocabulaire des douanes, termes de transport maritime ou aérien, négociation de contrats, gestion des litiges. Ce n’est pas du français académique ou du mandarin de base : on vous prépare à parler chiffres, devis, paiement, certificats. » Le coût pour Leïla s’élève à environ 80 000 dinars pour six mois, cumulé pour les deux langues, avec trois sessions hebdomadaires — un montant élevé selon elle mais rapidement compensé par les économies sur les frais d’importation.
À Oran, plusieurs centres privés offrent désormais des modules spécialisés : « turc des affaires », atelier mandarin pour l’e-commerce, formation au coréen pour l’industrie. Ces centres fonctionnent souvent en soirée ou le week-end pour s’adapter aux emplois du temps des apprentis entrepreneurs. Certains professeurs sont Algériens formés à l’étranger ou via plateformes en ligne, d’autres sont locuteurs natifs qu’on fait venir ponctuellement, ou qui dispensent des cours à distance.
Le boom n’est pas sans obstacles. Le manque d’enseignants certifiés est répandu à Oran. La reconnaissance officielle des diplômes ou certificats délivrés par ces centres reste floue, surtout hors Algérie.
Le coût de la formation, bien que perçu comme un investissement, reste un frein pour beaucoup de ménages. Beaucoup d’apprenants souhaitent l’intervention de l’État ou des collectivités locales pour subventionner ou offrir des cours gratuits ou à tarif réduit.
Oran, longtemps un carrefour méditerranéen historique, semble aujourd’hui se muer en carrefour linguistique, non pas par hasard, mais par besoin économique : se rapprocher de marchés turcs, coréens, chinois, comprendre les devis, maîtriser les échanges. Pour des commerçants comme Djihene, ce savoir linguistique constitue une arme stratégique, une manière de mieux négocier, d’économiser, de gagner en autonomie.
O.A Nadir

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