Ce que j’en pense: El Ghazi, le conquérant de la brume

Par Saïd Adel

Il s’appelait El Ghazi et comme tous les simples d’esprit, il aimait la solitude, le grand air et les longues promenades à travers les vergers de ce petit village niché entre deux collines et qui s’est depuis toujours appelé « Dechra ». Autrefois c’était une belle place, pleine de vie et d’activité, maintenant c’est une ruine et la seule chose qui y vit encore est sa source, certes à l’écoulement moins généreux, mais vivante et encore fraîche. Et la fraîcheur de mes souvenirs me ramène vers El Ghazi déambulant tôt le matin dans cette Dechra aux ruelles nullement éclairées mais où l’on reconnaissait l’autre rien qu’aux sons de ses pas, rien qu’aux formes de son ombre ou simplement aux sons des habitudes de chacun. El Ghazi avait les siennes.
Il aimait sortir tôt le matin, presque à l’aube. Après avoir mangé un bon pain chaud trempé d’huile d’olive et bu un bol de café noir, il s’en allait pour ne revenir qu’à l’heure du diner. Hiver comme été, il commençait par passer à la source où il se rinçait les mains et le visage sans oublier de passer ses mains mouillées sur ses vieux vêtements pour les dépoussiérer et ainsi avoir l’air propre et présentable. Il était habillé d’une veste à rayures bien trop grande pour lui et d’un large pantalon noir avec un fil de lin en guise de ceinture et un turban blanc sur la tête dont il laissait couler un pan sur son épaule gauche presque par coquetterie. Aux pieds il portait des chaussures blanches et usées que lui avait données un cousin, il y a longtemps…Une dernière gorgée d’eau et il s’enfonçait dans les vergers où toute la journée durant, il respirerait l’odeur des fruits et le chant des mésanges.
Seul. Toujours seul, il marchait à l’ombre des arbres, parfois en silence, parfois en riant et quelques fois en fredonnant les quelques bribes dont il se souvenait d’une comptine que lui chantait jadis sa grand-mère. Il lui arrivait même d’éclater de rire à la vue de deux bousiers se battant pour une boulette confectionnée par l’un d’eux avec des crottes de mouton passés par là, la veille. Toujours seul et occupé, il n’en oubliait pourtant pas de prêter l’oreille au moindre bruit, au moindre son de voix qui s’élèverait d’un coin du verger car il n’aimait pas les rencontres, surtout celles des enfants du village. Les enfants sont méchants et dès qu’ils le voient, le nombre faisant la force, ils lui jettent des pierres et le traitent de possédé, de fou et de bien d’autres jurons…El Ghazi n’était ni fou, ni possédé, car que viendrait faire le démon dans un esprit simple, dans un cœur innocent et sans envies ?
Au milieu de la journée, repu des figues, pêches, poires et grenades qu’il avait mangé au gré de ses marches, il s’allonge à l’ombre d’un caroubier dont la forme du tronc l’enlace tel un berceau et il s’endort. L’hiver, c’est dans une grotte qu’il ira s’abriter du vent et de la pluie pour s’endormir la tête posée sur une pierre. Dans les bras d’un caroubier ou dans la tiédeur d’une grotte, il s’endort et fait toujours le même rêve. Lui dont le prénom signifiait le conquérant, il se voyait sur un destrier blanc chevauchant vers une région lointaine pour y défendre une forteresse vielle de plusieurs siècles contre l’ennemi de toujours.
El Ghazi est mort, il y a longtemps… et la forteresse est toujours là, toujours assiégée, mais toujours debout…

Bouton retour en haut de la page