Pêcheurs d’algues : Les nouveaux visages de l’économie verte

Les côtes oranaises connaissent un phénomène inattendu : la mer dépose chaque matin des nappes d’algues épaisses sur le sable, notamment à Aïn El Türck, Bousfer et Kristel. Longtemps considérées comme des déchets gênants pour les baigneurs, elles attirent désormais l’attention d’une nouvelle génération de ramasseurs. Ces jeunes, souvent issus des quartiers côtiers, ont trouvé dans ces végétaux marins une source de revenus insoupçonnée.

Tout a commencé lorsque la direction de l’Environnement d’Oran a lancé une vaste opération de nettoyage du littoral. En quelques semaines, près de 11 tonnes d’algues ont été collectées sur quatre plages de la wilaya. Officiellement, l’objectif était d’améliorer l’hygiène et de limiter la prolifération d’une algue brune invasive, la Rugulopteryx okamurae, signalée pour la première fois en Algérie à la fin 2023. Mais pour certains habitants, cette campagne a ouvert les yeux sur la valeur économique de ces plantes marines.
Les algues séchées sont aujourd’hui revendues à des artisans et à des petites entreprises spécialisées dans la cosmétique naturelle. À Oran, plusieurs ateliers s’intéressent à leurs vertus purifiantes et hydratantes. Des marques locales en utilisent déjà dans des crèmes, savons et masques pour le visage. D’autres producteurs s’en servent dans des mélanges pour engrais biologiques ou pour nourrir les poissons d’élevage. Le kilo d’algues séchées se négocie selon la qualité et la demande, mais leur collecte reste pour l’instant artisanale, sans véritable filière structurée.
« Avant, on jetait ça. Maintenant, c’est notre gagne-pain », confie Kacem, ancien employé dans la restauration, qui a découvert ce filon par hasard. Son cousin travaillait dans une petite entreprise cosmétique installée à Oran, où les algues sont transformées en savons, crèmes ou masques pour la peau. « Tout est bio maintenant, tout le monde veut du naturel. Alors pourquoi pas nous ? »
Les autorités, elles, observent sans vraiment intervenir. Le secteur n’est ni légalement encadré ni interdit. Des biologistes marins de l’université d’Oran alertent toutefois sur le risque de déséquilibre écologique. « L’algue joue un rôle essentiel dans la filtration et la régénération du littoral. Une récolte excessive pourrait perturber les écosystèmes côtiers », a expliqué un chercheur sous couvert d’anonymat.
Pour l’instant, les pêcheurs improvisés ne se sentent pas concernés. Ils ramassent ce que la mer abandonne, pas plus. Leurs journées sont rythmées par la marée, les coups de vent et les rumeurs. Certains rêvent d’un jour où leur activité serait reconnue, où ils pourraient vivre dignement de ce qu’ils arrachent aux vagues. Derrière cette nouvelle économie verte se dessine aussi une prise de conscience écologique.
La prolifération des algues, souvent liée à la pollution et au réchauffement des eaux, devient une opportunité pour repenser le rapport à la mer. À Oran, les “pêcheurs d’algues” ne se contentent plus de nettoyer les plages : ils redonnent une utilité à ce que la nature rejette. La mer, généreuse et capricieuse, offre désormais plus qu’un décor : un moyen de vivre, autrement, durablement.
O.A Nadir

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