Dès les premiers vents d’octobre : L’économie du froid s’installe

À Oran, dès les premiers jours d’octobre, la chaleur s’efface doucement et une autre activité reprend vie : celle du froid. Á Haï El Akid Lotfi, Maraval ou Sidi El Bachir, les couvertures épaisses s’empilent, les chauffages électriques refont leur apparition et les clients commencent déjà à comparer les prix. L’économie du froid, discrète mais essentielle, s’installe comme un véritable poumon saisonnier pour des centaines de petits commerçants.
Chaque automne, la demande en appareils de chauffage, couvertures et vêtements d’hiver augmente sensiblement. Les vendeurs d’électroménager d’Oran confirment une hausse des ventes dès les premiers signes de baisse de température. Le chauffage électrique reste le plus utilisé, car l’électricité demeure subventionnée et accessible à la majorité des foyers. Le coût moyen d’un mois de consommation énergétique reste relativement bas, autour de quelques milliers de dinars, même si les familles aux revenus modestes ressentent davantage la différence en hiver. Dans de nombreux quartiers, notamment à Sidi El Houari et Haï Sabah, on privilégie les appareils d’appoint, souvent réparés ou d’occasion, pour limiter les dépenses.
Les importateurs, eux, anticipent la saison bien avant octobre. Les stocks de couvertures, radiateurs et poêles sont préparés dès la fin de l’été. Les marchandises arrivent par le port d’Oran, puis sont distribuées dans tout l’Ouest algérien. La fluctuation du dinar face à l’euro ou au dollar a un effet direct sur les prix : un radiateur vendu 6 000 dinars l’an dernier peut atteindre 8 000 dinars aujourd’hui. Les commerçants expliquent ces hausses par le coût du transport maritime et la taxe à l’importation, mais aussi par la hausse du prix de l’énergie utilisée dans les entrepôts de stockage.
Le secteur du froid domestique, lui, reste largement informel. Dans les souks d’Oran, on trouve une multitude d’appareils reconditionnés ou réparés localement. Ces produits, souvent vendus sans garantie, attirent une clientèle en quête d’économie. Les artisans qui les remettent en état ont développé un véritable savoir-faire, utilisant des pièces récupérées ou adaptées. Ce marché parallèle soutient une économie de survie où la débrouille devient un atout.
Abderrahmane Benjeloul, 44 ans, tient depuis quinze ans une boutique d’électroménager. Ses propos, rapportés par Algérie Presse, résument la situation :
« Dès que le vent tourne et que les nuits deviennent fraîches, les clients arrivent. L’hiver, c’est notre haute saison. Mais cette année, tout a augmenté : le transport, les pièces de rechange, même les frais de douane. On a du mal à garder les mêmes marges. Avant, on vendait un chauffage électrique à 5 500 dinars, maintenant c’est minimum 7 000. Et les gens, eux, n’ont pas vu leurs salaires bouger. Alors ils négocient, ils attendent les fins de série».
Quelle garantie ?
Il confie aussi que certains produits circulent encore sans contrôle : «Il y a des appareils qui viennent de Chine ou de Turquie sans garantie réelle. On les reçoit par lots, parfois même en dehors du circuit officiel. Je les teste toujours avant de les vendre, mais beaucoup de vendeurs n’ont pas cette habitude. Le problème, c’est que les gens achètent ce qu’ils peuvent. Le froid ne pardonne pas, surtout dans les appartements mal isolés. »
Dans son magasin, les rayons sont déjà pleins et les ventes commencent plus tôt que les années précédentes. Il explique que la demande ne vient plus seulement des familles, mais aussi des petits ateliers et des garages qui cherchent à se chauffer pendant les mois les plus froids.
« Les gens achètent plus tôt, parce qu’ils savent que les prix montent dès novembre. En septembre déjà, j’avais des commandes de clients de Mostaganem et Tlemcen. L’économie du froid, ici, c’est un cycle : dès qu’on range les ventilateurs, on prépare les chauffages. »
L’hiver oranais ne dure pas longtemps en général, mais il façonne tout un cycle économique. Des couturières qui fabriquent des couvertures en laine dans leurs foyers aux vendeurs de vêtements d’occasion venus d’Espagne, chaque acteur participe à sa manière à cette économie saisonnière. Dans les quartiers populaires, les friperies proposent des manteaux à des prix abordables, tandis que les grandes surfaces misent sur les articles importés et les produits neufs. Les écarts de prix sont souvent considérables, mais l’activité reste soutenue, car le froid touche tout le monde.
Le chauffage au gaz reste présent dans certaines zones où le réseau est bien installé, mais l’électricité domine, notamment dans les immeubles modernes du centre-ville. Les ménages jonglent entre les deux sources d’énergie selon les coûts et la disponibilité. Le gouvernement encourage depuis quelques années une consommation plus rationnelle de l’énergie, mais les besoins de confort restent prioritaires, surtout dans les logements anciens où l’isolation thermique est inexistante.
O.A Nadir
