Nabil Djedouani à Algérie Presse : « Restaurer la mémoire du cinéma algérien »
Entretien réalisé par O.A Nadir

Réalisateur, acteur et chercheur, Nabil Djedouani est l’une des voix les plus engagées dans la sauvegarde du patrimoine audiovisuel algérien. Né à Saint-Étienne en 1984, formé à l’université Louis Lumière de Lyon, il s’est imposé comme un artisan patient de la mémoire nationale.
Dès 2012, il crée les Archives Numériques du Cinéma Algérien, plateforme de collecte, restauration, numérisation et diffusion des œuvres trop longtemps oubliées.
Parmi ses réalisations : le documentaire Afric Hôtel (2010), la fiction engagée Rock Against Police (2019), des rôles d’acteur dans Histoire de Judas (2015) et Terminal Sud (2019), et une qualification professionnelle en restauration numérique d’image obtenue à l’Institut National de l’Audiovisuel.
Algérie Presse : Vous avez fondé les Archives Numériques du Cinéma Algérien en 2012. Qu’est-ce qui a incité ce projet ?
Nabil Djedouani : Cette initiative est née d’un vide criant. Pendant mes études, je cherchais des témoignages filmés, des copies anciennes, des archives visuelles… et je ne trouvais presque rien ou des fragments dispersés. Beaucoup d’œuvres étaient perdues, ignorées ou simplement enfermées dans des collections privées. Le projet visait à rassembler, restaurer, numériser ces films et documents, pour que notre mémoire ne reste pas silencieuse mais devienne accessible à tous.
Parlez-nous de certaines restaurations que vous avez menées.
L’une des plus marquantes est Les Plongeurs du Désert (1952) de Tahar Hannache, considéré comme l’un des premiers films algériens.
Grâce à la collaboration de la famille Hannache, nous avons pu restaurer cette œuvre. Il y a aussi De la Terre à la Lune (1977) de Boubaker Adjali. Chaque restauration est un défi technique mais aussi un acte symbolique : remettre au jour des films qui forgent notre identité culturelle.
Le coût de telles restaurations est élevé. Comment cela se traduit-il concrètement ?
Restaurer un long métrage en 35 mm coûte en moyenne 120 000 euros lorsqu’on travaille avec des laboratoires spécialisés en Europe. Beaucoup de formats plus modestes (8 mm, 16 mm) sont utilisés, souvent par nécessité, faute d’accès à des équipements coûteux. Le financement repose sur des partenariats, des soutiens extérieurs, parfois des contributions personnelles, et une grande dose de patience.
Comment s’articule votre double activité de créateur et de conservateur ?
J’ai toujours considéré que créer et préserver sont deux facettes du même engagement. En tant que réalisateur, j’ai exploré des histoires contemporaines avec Afric Hôtel puis Rock Against Police.
Comme acteur, j’ai participé à des œuvres comme Histoire de Judas ou Terminal Sud. Mais la mission principale reste celle de la mémoire : sans archives, il n’y a pas de fondement pour la créativité. Restaurer, partager, diffuser : c’est cela que je pilote avec les Archives.
Votre qualification à l’INA change-t-elle votre capacité à agir ?
Absolument. Le certificat professionnel de restaurateur numérique d’image obtenu à l’INA m’a permis de maîtriser des techniques de restauration, de numérisation, de conservation du matériel fragile. Cela donne aussi une crédibilité plus forte dans les négociations avec les détenteurs d’archives et les partenaires techniques internationaux.
Quels sont vos projets actuels et vos ambitions pour l’avenir ?
Je travaille à la mise en place d’une plateforme numérique complète où seront accessibles les films restaurés, les scénarios, les affiches, photographies et autres documents liés au cinéma algérien. Je souhaite également que des formations spécialisées soient développées en Algérie pour que le pays dispose de ses propres techniciens et experts. Il y a urgence : certaines œuvres se détériorent, et leur restauration devient chaque année plus difficile.
